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Ce poulpe qui joue du piano intrigue le monde entier : « Comme s’il y avait huit pianistes dans un seul corps ! »... |
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Selon le youtubeur, son poulpe, Takoyaki, a finalement pris du plaisir à jouer du piano. © Photo : Mattias Krantz
Mattias Krantz, un youtubeur suédois, a posté en novembre dernier sur la plateforme une vidéo qui cumule désormais plus de 6 millions de vues. Un succès qui n’est pas usurpé : le jeune musicien a mis six mois pour apprendre à un poulpe à jouer du piano.
La vidéo postée fin novembre 2025 sur YouTube dure une vingtaine de minutes. Il n’en fallait pas moins pour résumer six mois d’efforts obstinés, ceux de Mattias Krantz, un youtubeur de 28 ans, mi-musicien, mi-ingénieur. Entre autres initiatives loufoques, le jeune homme a déjà inventé une guitare électrique fonctionnant avec un moteur à essence ou un piano projetant de la peinture colorée. Mais cette fois, ce Suédois s’était lancé un défi sans doute encore plus fou, celui d’apprendre à un animal à jouer du piano.
Contacté par l’édition du soir, Mattias Krantz explique avoir toujours eu envie d’apprendre à un animal à jouer d’un instrument : « J’avais pensé à un chien ou un chat, ça aurait pu être intéressant… Mais je trouvais ça un peu ennuyeux, je n’y voyais pas beaucoup de sens. » Alors que, prolonge-t-il, « comme je construis des instruments complètement fous pour les humains, je me suis dit que si je créais un instrument très spécifique, qui corresponde vraiment à un animal, ça lui donnerait vraiment du potentiel. » Lorsque l’idée d’un poulpe lui a traversé l’esprit, elle ne l’a donc plus lâché. « J’ai découvert qu’ils ont des neurones dans chaque bras, comme des petits cerveaux, qui leur permettent de les bouger indépendamment… » Lui-même pianiste, il envierait presque le mollusque et s’enthousiasme, sur YouTube : « C’est comme s’il y avait huit pianistes dans un seul corps ! »

Mattias Krantz a conçu un clavier très spécifique pour permettre au poulpe d’appuyer sur les touches. Photo : Mattias Krantz
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Un piano sur mesure
En mars 2025, Mattias Krantz s’est donc rendu dans un marché aux poissons portugais, a-t-il confié au Washington Post, confessant au média américain qu’il ne s’attendait alors pas à ce que ce nouveau défi s’avère si compliqué : « C’est sans doute la chose la plus difficile que j’aie jamais faite - la plus sympa, peut-être - mais aussi, vraiment, la plus difficile. »
En mars donc, le jeune homme achète un poulpe qu’il baptise Takoyaki - un clin d’œil au sort auquel a ainsi échappé l’animal, puisque ce terme renvoie à une recette de poulpe grillé. De retour chez lui, il immerge le mollusque dans un grand aquarium et prend le temps de gagner sa confiance, au fil des séances de nourrissage.
Cette première étape franchie, le youtubeur bricoleur a plongé dans l’aquarium une touche de piano reliée à un triangle, à l’extérieur de l’aquarium, pour produire un son à chaque fois que la pieuvre appuierait sur la touche. Elle en était d’ailleurs systématiquement récompensée par de la nourriture. De fil en aiguille, Mattias Krantz perfectionne le dispositif. Il invente une touche surmontée d’un petit piton permettant au poulpe d’y enrouler ses bras, puis finit par immerger un clavier complet.

Le youtubeur suédois Mattias Krantz a passé six mois à apprendre le piano à son poulpe, Takoyaki. Photo : Mattias Krantz
Un ascenseur à crabes
Pourtant, la partie est loin d’être gagnée, le poulpe étant loin de jouer la moindre mélodie. Le musicien va donc jusqu’à glisser un amplificateur de vibrations dans l’aquarium pour que l’animal perçoive le résultat de ses « notes ». Mais il appuie sur n’importe quelles touches… Pour guider la mélodie, Mattias Krantz imagine un système de touches lumineuses, sans succès, avant de s’apercevoir que l’animal répond positivement lorsqu’il fait bouger les touches que lui-même doit enfoncer. Malheureusement, Takoyaki s’exécute à deux ou trois reprises puis s’interrompt - pas de quoi faire une mélodie.
Plusieurs des tentatives du youtubeur pour corriger le tir demeurent vaines et il est sur le point de jeter l’éponge quand il fait appel à un ingénieur avec lequel il dessine… un ascenseur à crabes. Concrètement, chaque fois que le poulpe appuie sur la touche idoine, le crabe descend d’un cran, jusqu’à pouvoir être attrapé par le poulpe, à la fin de la mélodie. Six mois après son arrivée en Suède, Takoyaki était in fine capable de se passer de l’ascenseur à crabes. Mattias Krantz se filme ainsi jouant de la guitare, près de l’aquarium, le poulpe l’accompagnant au piano. La vidéo en question cumule désormais plus de six millions de vues. « S’il y a une chose pour laquelle je suis vraiment doué, c’est l’obstination, avoue le musicien au Washington Post. Une obstination démesurée… »
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« Un tambour pour les piverts »
Cette obstination, le youtubeur promet à l’édition du soir qu’il va encore la mettre au service d’autres folles initiatives. « Je serais curieux d’imaginer un tambour spécifique pour les piverts, mentionne-t-il, quoique pas encore certain de vouloir réitérer ses tentatives d’enseignement de la musique, pour les animaux. Sinon, je pense à créer une guitare avec des cordes flottantes, grâce à un système d’aimants puissants et ce sera incroyable… Mais ce sera juste un instrument, je ne pense pas que rien puisse égaler le fait d’apprendre à jouer du piano à un poulpe ! »
Il n’a en tout cas pas pu se résoudre à se séparer de Takoyaki, à l’issue de ses six mois de formation. Alors qu’un poulpe ne vit en général pas plus de deux ans, celui de Mattias Krantz se fait déjà vieux - il a plus d’un an - et n’est plus très actif, confirme le youtubeur. Mais il continue, de temps à autre, à jouer du piano, bien que de plus en plus rarement.
Le cerveau des poulpes, encore mystérieux
La performance du poulpe n’a en tout cas pas surpris outre mesure Ludovic Dickel, professeur de biologie comportementale à l’Université de Caen (Normandie) et auteur d’À la rencontre du poulpe, paru en 2025 aux éditions Alpha : « C’est plutôt le dispositif assez spectaculaire déployé par l’auteur de la vidéo qui m’épate, reconnaît-il. Les choses sont très bien racontées. Mais il n’y a rien d’étonnant à son résultat, il a fait ce qui s’appelle un apprentissage opérant : on fait répéter au poulpe une tâche pour laquelle il est récompensé, c’est ce que l’on fait, tous les jours, en laboratoire. »
Selon lui, « les poulpes sont des animaux très habiles pour apprendre. Ils retiennent très longtemps et ont différents types de mémoires ». Ils sont notamment capables d’apprendre des labyrinthes ou d’être conditionnés. Les capacités des poulpes sont d’autant plus surprenantes que ce sont « des invertébrés qui ont un cerveau de la taille de celui d’une souris alors que ce sont des cousins des huîtres et des moules. Et s’ils ont les mêmes capacités que les rongeurs ou les poissons, ils sont plus forts qu’eux pour sentir les choses. » Ils n’en sont pas moins sourds ni ne distinguent les couleurs, n’ayant pas besoin de ces facultés pour détecter leurs prédateurs ou localiser leurs proies.
Quant aux amas neuronaux qui sont localisés dans leurs bras, ce ne sont pas des cerveaux à proprement parler mais des ganglions qui leur permettent de filtrer la quantité impressionnante d’informations qui remontent vers leur cerveau principal, via les bras et assurent la motricité fine de ces derniers.
Le cerveau des poulpes n’a d’ailleurs pas encore révélé tous ses mystères, sait le scientifique : « Des chercheurs passent leur vie à tenter de décrypter ces animaux… »