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« Un fleuve créateur de richesse et source de destructions » : les inondations inspirent l’écrivaine Danièle Sallenave... |
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Béhuard, le 23 février 2026. Le village se retrouve entièrement sous l'eau avec la crue de la Loire. © Archives CO - Josselin Clair
L’auteure angevine Danièle Sallenave, de l’Académie française, a accepté de prendre la plume pour témoigner de son lien avec la Loire, qui regagne peu à peu son lit après une crue majeure, cet hiver 2026.
« Février 2026. Depuis un mois, je ne vis plus. Mon pays natal est sous les eaux. Je lis les nouvelles, j’appelle des amis de là-bas, je scrute anxieusement les photos de presse, je reconnais un village, une église, une route sur la levée. Ça devait arriver. Je le sais depuis toujours. Je m’y attends chaque hiver. J’ai longtemps vu chez mes parents des armoires au bois décoloré jusqu’à mi-hauteur. C’était le mobilier de mes arrière-grands-parents qui habitaient dans l’île de Chalonnes.
« J’ai quitté depuis longtemps les rives de la Loire, ce n’est pas la terre où je vis mais celle dont je vis – ma définition du pays natal. Voilà pourquoi cette saison de crues fait renaître en moi de vieilles inquiétudes et de vieilles interrogations. « Dernier fleuve sauvage d’Europe », on le dit assez, la Loire est-elle suffisamment entretenue ? Durablement et raisonnablement maîtrisée ? Peut-on vivre en sûreté sur ses bords ? On a construit partout. Artificialisation accélérée des sols. Remembrement imprudent qui a supprimé les talus où poussaient des arbres, des buissons. Le réseau de haies qui régulait les eaux et les éloignait du fleuve. Le sable l’a envahi, partout se développent des îles, rehaussant petit à petit les fonds. L’estuaire remontera bientôt jusqu’à Chalonnes.
« C’est sans fin…
« Un héritage est une charge. On n’est jamais tranquille quand on a la Loire en héritage.

Danièle Sallenave a passé son enfance dans un village des bords de Loire. Francesca Mantovani
« Vivre près de la Loire, c’est vivre dans l’intranquillité »
« Je suis née dans un village des bords de Loire, j’y ai passé mon enfance. C’était dans les lendemains prolongés de l’après-guerre. Les images de la vallée m’ont marquée à jamais : les rives glissantes, les arbres penchés, les barques plates, les grèves de sable blond. Le vent venu de l’océan, son odeur de poisson fraîchement pêché, de feuillages, de vase, mêlée à un reste d’embrun. La Loire était toujours présente dans nos vies, dans les conversations, dans les préoccupations. On la surveillait comme le lait sur le feu. Vivre près de la Loire, c’est vivre dans l’intranquillité. L’hiver venu, on guettait l’apparition des bouchons de mousse blanche annonçant la montée des flots. On prenait la route des grands ponts, animés d’une curiosité mêlée d’une vague terreur. Très vite, elle s’arrêtait, brusquement coupée. Devant nous s’étendait une vaste surface d’eau travaillée d’écume et de remous, percée çà et là par une tête de saule ou le toit d’une maison. La Loire était un vaste théâtre, une source d’émotions vives. Avec ses crues soudaines, l’embâcle et la débâcle des glaces, ses grèves et leurs sables mouvants, ses dangereux tourbillons. Et son ciel sans cesse rechargé de nuages par l’océan voisin.
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« Un fleuve auquel on doit tout, et qui peut tout vous faire perdre »
« Pendant longtemps, je n’ai pas mesuré ce que la Loire m’avait légué. Cet héritage faisait partie de moi sans que je m’en préoccupe. Et puis un jour j’ai compris, et je le pense aujourd’hui plus que jamais, que c’était une chance d’être née et d’avoir passé son enfance dans un village des bords de Loire. D’avoir eu sous les yeux, comme premier modèle, un fleuve sujet à de régulières violences et à des apaisements trompeurs. Venant bousculer une calme terre de coteaux et de vignes, au climat tempéré. Un fleuve créateur de richesse et source de destructions. Un fleuve auquel on doit tout, et qui peut tout vous faire perdre. D’un côté, des rues paisibles, le tuffeau des murs et des maisons. L’abondance de la végétation. Le retour des saisons. La fièvre des vendanges. L’odeur des pressoirs et du moût. Et toujours, comme en musique ce qu’on appelle la basse continue, le fleuve, imposant son rythme et sa rumeur, ses brusques débordements et ses lents retraits.
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« Je voyais la Loire changer de forme, de couleur, d’allure… »
« J’étais invinciblement attirée par ce monstre d’eau vivante secoué par de si vifs contrastes. Il m’a transmis une espèce de philosophie pratique. Je descendais vers l’île de Béhuard. Ayant jeté mon vélo contre la rambarde métallique d’un des ponts, je scrutais longuement la masse des eaux descendant vers la mer, la rapide arrivée de la crue sur les rives. Et j’attendais les jours d’été où on pourrait franchir d’un saut le mince filet d’un fleuve exténué.
« Je le voyais changer de forme, de couleur, d’allure, apparaître, disparaître, mourir et renaître. Mais c’était toujours la Loire. Une obstination, une grandeur, une puissance intactes.
Les eaux du fleuve s’en vont et nous aussi, mais il demeure le même et nous aussi, au long de nos métamorphoses. J’ai trouvé très tôt dans cette vision des choses un fruste réconfort, un soulagement primitif. On en a parfois bien besoin. »
Bio express. Née en 1940 à Angers, enfant de Savennières, Danièle Sallenave est écrivaine, membre de l’Académie française. Elle a notamment écrit un « Dictionnaire amoureux de la Loire » (Plon) et « Les Portes de Gubbio » (Hachette P.O.L).