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« Toute cette solidarité, c’est formidable » : dans ce hameau devenu une île, la crue isole autant qu’elle solidarise... |
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Rochefort-sur-Loire, le 21 février 2026. Une douzaine de navigateurs amateurs, dont Julien Vincendeau (à gauche), jouent les taxis entre le hameau des Lombardières et la terre ferme. © CO
Aux Lombardières devenues une île de Loire, la centaine d’habitants fait contre mauvaise fortune bon cœur, entre résilience et solidarité.
Lors de la précédente crue de Loire qui compte, en janvier 2021 donc, il avait déjà le permis de naviguer en rivière mais pas la barque à moteur qui va bien avec. Julien Vincendeau s’était promis que c’était la dernière fois qu’il serait aussi impuissant, presque aussi inutile, face aux inondations. Sans bateau, ce n’est pas la même histoire
, reconnaît l’informaticien angevin à la barre de son embarcation. Direction sa maison des Lombardières, hameau coupé du monde depuis une semaine par la magique montée des eaux , de la Loire d’un côté, du Louet, de l’autre. Son parking à bateau, c’est celui de la guinguette port Gogane, à la sortie de Rochefort-sur-Loire, juste après le pont, en direction de Savennières. La vue de la piscine municipale, fermée en cette période hivernale, arrache un sourire tellement l’eau est partout. Impossible d’aller plus loin en voiture.
Julien Vincendeau, qui a déposé sa femme à la gare d’Angers pour un voyage d’affaires, rentre à la maison avec ses deux enfants, Raphaël et Eva, qui raffolent de cette croisière d’un genre particulier. Le papa a fait les courses et pris des pizzas pour la soirée. C’est la plus grande crue qu’on ait connue. Ça ne me fait pas peur. C’est sympa d’être sur l’eau
, confie le jeune garçon. Il n’était évidemment pas né en 1995, l’année de la crue du siècle, même si le siècle a changé.
Il faut environ quinze minutes pour parcourir en bateau les deux gros kilomètres qui séparent les Lombardières… du continent. Quand il suffit habituellement de deux minutes en voiture. Le paysage est dingue. Une immensité sans limite d’eau beigeâtre d’où émergent les cimes des arbres. Des frênes têtards en particulier. Soudain, le haut d’une tribune surgit de nulle part au milieu des flots, un peu comme dans le film catastrophe de Roland Emmerich, « 2012 ». C’est celle du petit hippodrome du Val Fleuri qui anime Rochefort-sur-Loire de ses courses hippiques chaque été. Le champ de courses est noyé, invisible, même pas utilisable pour de l’aqua-poney. Le kiosque de l’hippodrome a été soulevé par la pression de l’eau. Le marin d’eau douce navigue à vue, plus de deux mètres au-dessus des habituelles prairies, le long de la route entre Rochefort et Savennières. Il se repère toutefois à quelques grands piquets sertis de ruban de signalisation. Curieusement à cheval sur les communes de Rochefort et de Denée, le hameau des Lombardières est sous les eaux. Comme le village de Béhuard face à lui, côté Loire. Elle est plus bouillonnante que jamais. Le Louet connaît surtout des cotes qu’on n’avait jamais vues
, s’inquiète un peu Julien Vincendeau.

Rochefort- sur-Loire, dimanche 22 février. Le capitaine Laurent apporte également son aide pour faire la navette avec le village et les maisons qui sont coupées de la terre ferme. CO - Régine Lemarchand
« On a vraiment envie de profiter de ce moment »
Pourtant solidement ancré à l’entrée du hameau, l’abri bus a été emporté par le courant. L’eau est entrée dans toutes les maisons, ou presque, de cet ancien village de mariniers et de pêcheurs d’une centaine d’habitants. Typique des bords de Loire avec ses maisons en tuffeau et ses roses trémières aux beaux jours, il compte également des résidents secondaires. Ça fait une semaine que je ne suis pas sortie de chez moi
, confie Andrey Tonnelier, c’est un vrai baptême du feu car je n’habite aux Lombardières que depuis deux ans. Mais je savais …
. Travailleuse du numérique, elle a pu gérer son emploi du temps sans problème.

Rochefort- sur-Loire, dimanche 22 février 2026. Le hameau des Lombardières est coupé du monde par la crue de la Loire et du Louet. CO - Régine Lemarchand
Chez sa voisine, Véronique Garcia-Morvan, il y a vingt centimètres d’eau au rez-de-chaussée. On a pris nos précautions. On dort à l’étage mais on prend nos repas chez des voisins et on a mis nos toilettes sèches chez d’autres voisins
, raconte la jeune retraitée. Le sourire est là. Un peu comme si cette crue faisait du bien, lavait les têtes. Il ne faut en prendre que le bon côté. Et ce bon côté, avec toute cette solidarité, c’est formidable. Il y a toujours quelqu’un pour aider l’autre. La limite, ça reste l’électricité dans les maisons
, confie Virginie Ayer. En vacances cette semaine, la professeure des écoles a pourtant 84 centimètres d’eau dans sa maison. On vit à l’étage. Les maisons ont été conçues pour ces crues. Les prises électriques ont été placées à un mètre. Il n’y a pas de placo, ni de tapisserie. Un coup de jet et ça sera reparti. On a vraiment envie de profiter de ce moment différent
, enchérit Jérôme Marpeau, son compagnon. Il faudra quand même racheter un réfrigérateur… Directeur technique du théâtre Le Quai, à Angers, il s’était acheté un bateau en même temps que la maison des Lombardières. Oui, il faut être bien équipé
, reconnaît le marinier. Ils sont ainsi une douzaine de navigateurs amateurs à jouer les taxis pour la petite communauté des Lombardières.
Pour Annick Denecker et Pierre Chevalier, c’est la première sortie de la semaine. Ils ont pris le bateau vers Rochefort pour quelques courses avant de rejoindre des amis à Brion. Déjà onze ans que le couple vit sur cette langue de terre. En 2016, l’eau avait failli rentrer chez eux. Ce week-end, elle a fait une marque à cinquante centimètres au rez-de-chaussée. On retient surtout la solidarité entre nous et radio Lombardières qui nous informe de tout et nous fait rigoler
, confie Annick.
Seul bémol de cette crue qui dure mais il est humoristique et signé de l’institutrice : On a hâte de marcher sans cuissarde.