|
« Beaucoup n’ont pas la culture de la crue » : ces habitants d’une île de Loire ont préféré rester dans leurs maisons... |
3
Chalonnes-sur-Loire, hameau de Cordé, dimanche 22 février 2026. Jean-François et Maryse Cogné entourent Jean Cogné, 94 ans. Le doyen de l’île vit dans ce secteur inondable depuis sa naissance. © CO - Régine Lemarchand
La moitié des îliens de Chalonnes-sur-Loire n’a pas suivi les directives du préfet leur demandant de quitter leurs habitations vendredi. Ils vivent la crue comme un événement normal, inhérent à leur environnement. Sans panique mais avec solidarité.
La moitié des habitants de l’île de Chalonnes ont plié les gaules vendredi. Les autres sont restés dans leurs maisons malgré l’importance de l’inondation.
« Je ne suis pas sortie de l’île depuis une semaine »
Elle n’impressionne pas Jean-François Cogné. Il a connu la cure de 1982. Ce pur îlien est né ici : On est restés tous les deux dans notre maison avec Maryse [sa femme, N.D.L.R.]. Je pense que 170 personnes sont parties et 180 sont restées
, compte l’ancien agriculteur et membre de la cellule de crise locale. Ce n’est pas une crue exceptionnelle. C’est exceptionnel parce que la société qui habite dans l’île a changé. Beaucoup n’ont pas la culture de la crue.
Ce dimanche, Maryse a eu envie de souffler : Je ne suis pas sortie de l’île depuis une semaine, j’ai passé mes journées au téléphone. J’ai envie d’aller me promener !
Le couple a rejoint la route qui traverse l’île entre Chalonnes et Saint-Georges-sur-Loire en bateau à moteur. À 10 heures, les promeneurs sont déjà nombreux.
> LIRE AUSSI : Inondations. « C’est difficile de ne pas céder à la panique » : ces commerçants cernés par l’eau obligés de fermer
Avant d’aller à Montjean-sur-Loire, Jean-François veut visiter ses moutons dont deux agneaux, réfugiés sous un hangar ceint d’eau au hameau de Cordé. C’est là que vit l’une des deux filles du couple, avec son compagnon et ses deux enfants, et le père de Jean-François, Jean Cogné. C’est à la rame que l’îlien parcourt les quelques dizaines de mètres qui séparent le lieu-dit de la route. Sous l’eau, un champ semé de colza. L’un des trois agriculteurs exploitants de l’île va devoir refaire tout le travail.
Les bêtes sont tranquilles, Jean-François et Maryse peuvent repartir après avoir salué le patriarche. Jean Cogné est assis devant la télévision. Le doyen de l’île -bientôt 95 ans- apprécie le moment : Quand il y a la crue, j’ai plus de visites
. Il regrette quand même de ne plus pouvoir lire Le Courrier de l’Ouest.
Le fleuve comme un lac vivant
L’ancien agriculteur est l’une des mémoires de l’île. Prolixe quand il s’agit d’évoquer la crue : : Je suis né à 20 mètres d’ici. Je n’ai jamais abandonné ma maison pendant les crues. On sait que c’est à nos risques et périls. Cette fois, ce n’est pas une très grosse crue, la Loire vient à peine nous chatouiller les orteils
, s’amuse-t-il. L’herbe du jardin est encore visible. Au-delà du muret, le fleuve comme un lac vivant.
Jamais il n’a envisagé habiter ailleurs : Je nous considère comme des montagnards qui se retrouvent parfois bloqués par la neige un mois ou deux
. L’appel du préfet le laisse un peu indifférent : Après le drame de Vaison-la-Romaine en 1992, l’administration voulait qu’on parte car elle ne voulait plus d’habitations dans les zones inondables. On n’a jamais bougé !
. Il ne comprend pas non plus l’interdiction de naviguer. C’est la première fois qu’on interdit la circulation sur l’eau. Tout ça à cause de personnes imprudentes
.

Chalonnes-sur-Loire, dimanche 22 février 2026. Brebis et agneau sont encore au sec. CO - Régine Lemarchand
Comme Maryse et Jean-François, il se considère plus en sécurité que les habitants vivant derrière la Levée à Saint-Georges-sur-Loire : Eux, si ça cède, la montée des eaux va être rapide. Nous, on a le temps de voir monter la Loire
. Justement, les engins étaient à l’œuvre à Port-Girault samedi. Une fuite dans la digue a été remblayée par les services de la Communauté de communes sur la RD210.
Ici aussi, les habitants gardent leur calme malgré l’appel à partir : On a reçu une alerte un peu anxiogène dès vendredi nous enjoignant de quitter notre logement et se terminant par : les habitants refusant d’être évacués le font à leurs risques et périls
, raconte Marie-Sophie Friot-Chédaille. Les élus de Saint-Georges sont passés vendredi après-midi après la visite de la ministre. Ils nous ont demandé si on était prêts à partir. Ce sont surtout les jeunes avec des enfants qui ont évacué.
LIRE AUSSI : « Les crues seront plus intenses à l’avenir », prévient cette experte
Éric, son mari, écoute placidement : J’ai jamais vu un tel niveau mais j’ai confiance dans cette levée. Si ça pète chez nous, l’eau s’écoulera plus bas »,
assure-t-il même si ce n’est que la troisième fois que les boires débordent
, en 22 ans de présence dans cette maison située en contrebas de la route de la Levée. Nous n’avons jamais eu d’eau dans la maison
. Cela devrait rester ainsi cette année. Le pic de la crue est passé.
Une association entretient la culture des crues
Avec l’association chalonnaise Les Boutons de saule, Jean-François Cogné transmet le savoir-faire de la crue : Quand ils s’installent en zone inondable, les gens le savent mais ils ne se préparent pas. Certains sont partis un peu vite chez des amis ou dans leur famille. Maintenant, ils veulent revenir chez eux mais n’ont pas de bateau et ne savent pas naviguer en temps de crue.
.

Chalonnes-sur-Loire, dimanche 22 février 2026. Jean-François Cogné rejoint la maison de son père à la rame. CO - Régine Lemarchand
Samedi, il a récupéré le courrier que des voisins sont allés chercher au centre de tri de Saint-Georges-sur-Loire, il a croisé des habitants alors qu’il venait de déménager ses moutons : Ils m’ont demandé si je pouvais les prendre en barque pour les ramener chez eux. Je le fais à condition qu’ils portent un gilet de sauvetage
. Avec sa femme, ils sont allés voir la maison d’une habitante en vacances au Brésil : Elle était hyper inquiète. On l’a rassurée. Elle va pouvoir terminer ses vacances tranquille !
Cette inondation est une leçon de vie pour les îliens : Je sais qu’après, les gens vont vouloir être autonomes. Ils vont s’équiper en bateau. On pourra leur donner des cours de navigation l’été prochain
. Jean-François ne rejette pas les nouveaux, au contraire : On a besoin d’eux pour maintenir la population de l’île. C’est avec eux qu’on cultive la solidarité !
Il en faudra encore quand l’eau se sera retirée : On va organiser des nettoyages. Certains auront besoin d’un coup de main pour lessiver leurs maisons du limon. Il y aura beaucoup de déchets éparpillés dans tout le secteur
.