Plongée dans l’histoire d’Angers avec Sylvain Bertoldi
Conservateur en chef des archives patrimoniales d’Angers, Sylvain Bertoldi nous ouvre les portes d’un siècle d’histoire urbaine. Archiviste passionné, enseignant en paléographie et patient collecteur de documents, il nous dévoile Angers, mémoire d’une ville (1850-1950), un ouvrage captivant qui retrace l’évolution de la cité à travers des archives photographiques inédites.
Pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours ?
Je suis Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des archives patrimoniales de la ville d’Angers. Il est essentiel de préciser « ville d’Angers », car il existe un service distinct pour les archives départementales. Notre mission est de préserver, classer et mettre à disposition la mémoire municipale. Mon lien avec Angers remonte à 1988, lorsque j’ai pris mes fonctions ici. Toutefois, je ne suis pas originaire de cette région : je suis né à Épinal, dans les Vosges. Un clin d’œil au destin veut que nous parlions aujourd’hui d’Épinal, car le curé de la cathédrale d’Angers, François Gourdon, a récemment été nommé évêque de Saint-Dié, en résidence à Épinal. Un Angevin qui part dans les Vosges, tandis qu’un Vosgien est venu s’établir en Anjou.
Vous avez mentionné votre fonction, mais vous avez omis la paléographie. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Effectivement, je suis archiviste paléographe, un titre qui témoigne de ma formation à l’École nationale des chartes à Paris. La paléographie est l’étude des écritures anciennes, une science aussi passionnante qu’essentielle pour déchiffrer et interpréter les documents d’archives. C’est une discipline que j’aime et que j’ai toujours eu à cœur de transmettre.
J’ai débuté mon enseignement à l’Institut municipal d’Angers, puis à l’Université, lorsque la formation en archivistique a été créée en 1993. J’anime également des cours au sein de l’association des Amis des archives de l’Anjou, connue sous le nom des « 4 A », fondée en 1996. Aujourd’hui encore, je dispense des cours pour cette association et pour l’Université, où j’interviens auprès des étudiants en Master Histoire, option métiers des archives. Cette transmission du savoir est essentielle pour que les générations futures puissent continuer à lire et comprendre notre passé.
Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser « Angers, mémoire d’une ville 1850-1950 » et pourquoi avoir choisi ce siècle en particulier ?
Depuis plus de 35 ans, je collecte des documents iconographiques, une tâche qui demande du temps, de la rigueur et, surtout, une passion pour la ville et son histoire. Lorsque les éditions Sutton, avec qui j’ai déjà travaillé pour Les Premières fois à Angers, m’ont proposé leur collection Mémoire d’une ville, j’ai immédiatement vu une opportunité de mettre en lumière cette richesse documentaire accumulée au fil des ans. L’ouvrage a pris la forme d’un album, un format idéal pour valoriser ces clichés exceptionnels.
Quant au choix de la période 1850-1950, il s’explique par la nature même des documents que nous possédons. Les premières photographies conservées datent des années 1850-1860, bien que les toutes premières aient été réalisées à Angers dès la fin des années 1830. Malheureusement, ces clichés initiaux sont perdus, mais nous savons qu’un photographe itinérant était venu immortaliser l’hôtel de ville en 1839. L’un des documents les plus anciens que nous possédons est un contretypage d’un daguerréotype de 1849 représentant le pont suspendu de la Basse-Chaîne, avant son effondrement tragique en 1850. Cette catastrophe, qui a causé 222 victimes militaires et 2 civils, a profondément marqué la mémoire angevine.
Vous mettez en avant la famille Brisset. Quel a été son apport aux archives d’Angers ?
La collection de Robert Brisset est un véritable trésor. Né en 1913 et décédé en 1984, ce passionné de photographie arpentait sans relâche les rues d’Angers, capturant les moindres évolutions de la ville. Grâce à lui, nous possédons aujourd’hui une collection de plus de 15 600 clichés et cartes postales, précieusement conservée par sa fille, Huguette Brisset de la Chaussée.
Ces photographies sont une source inestimable pour documenter l’histoire angevine. Nous les utilisons régulièrement pour nos expositions, nos publications et nos chroniques, notamment Vivre à Angers sur Internet et la page Histoire du Courrier de l’Ouest. Elles permettent aux Angevins de redécouvrir leur ville sous un prisme inédit.
Quels événements ont marqué Angers durant cette période ?
Outre l’effondrement du pont de la Basse-Chaîne en 1850, l’événement capital est la création du service des Eaux de Loire en 1856. Jusque-là, les Angevins buvaient une eau de mauvaise qualité, souvent issue de la Maine, une rivière polluée et vaseuse. L’arrivée d’une eau propre et potable a transformé la vie quotidienne et contribué à l’amélioration de l’hygiène publique.
D’un point de vue urbanistique, la période 1850-1890 a été marquée par de grandes percées haussmanniennes, notamment autour du carrefour Rameau. Ces aménagements ont remodelé le centre-ville. Après une phase de stagnation, la reconstruction post-bombardements de 1944 a relancé l’urbanisme angevin.

© Archives patrimoniales de la ville d’Angers
Quel bâtiment incarne le mieux cette époque ?
Le Grand Théâtre d’Angers, sans aucun doute. Sa coupole peinte par Lenepveu, son architecture élégante et son rôle central dans la vie culturelle en font un édifice emblématique. En complément, je mentionnerais également le kiosque du Mail, construit en 1878, véritable symbole de l’animation musicale angevine de cette époque.
Si vous deviez citer un personnage emblématique d’Angers sur la période 1850-1950 ?
La tâche serait difficile, car la ville n’a pas particulièrement brillé par la notoriété de ses figures nationales. On évoque souvent Chevreul, grand savant et directeur du Muséum, et bien sûr David d’Angers, un sculpteur de renom. Il y a aussi Lenepveu, le peintre dont j’ai déjà parlé, mais aucun d’eux ne s’impose comme une figure de premier plan à l’échelle nationale.
Finalement, Angers n’a pas eu son Victor Hugo. Certes, nous avons eu de remarquables écrivains et peintres, mais dans ce siècle, pas de personnalités très connues. Cela illustre bien le tempérament angevin, discret et modeste.
Dans le domaine politique, on peut néanmoins citer quelques maires influents, bien que méconnus. Ernest Dubois, par exemple, a réalisé d’importants travaux d’urbanisme, notamment en créant le réseau d’eau potable, un projet en discussion depuis trente ans avant qu’il ne prenne enfin forme sous son mandat.
Un autre maire notable est le docteur Louis Barot, en poste de 1912 à 1914. Son mandat fut interrompu par la Première Guerre mondiale, car étant médecin, il fut immédiatement mobilisé. Mais il se distinguait par son ambition de moderniser Angers : réseau d’égouts, usine d’épuration, piscine… Des infrastructures audacieuses pour l’époque.
Quel regard portez-vous sur l’évolution d’Angers et que souhaitez-vous transmettre aux habitants ?
Angers est une ville magnifique, qui a su préserver son harmonie et sa douceur de vivre. Certes, certaines destructions ont été regrettables, mais nous avons aussi su conserver un cadre urbain de grande qualité. Lorsqu’on étudie les choses dans le détail, on perçoit à la fois ce qui a été préservé et ce qui a disparu.
Il y a toujours des choix à faire, et il est important d’avoir un regard nuancé. C’est d’ailleurs ce qui caractérise le tempérament des Angevins : la mesure et l’équilibre.
ANGERS 1850-1950 – Mémoire d’une ville
par Sylvain Bertoldi — Éditions Sutton