Enquête sur les fragments retrouvés de la tapisserie de l’Apocalypse
Œuvre monumentale du XIVe siècle, la tapisserie de l’Apocalypse, conservée au château d’Angers, continue de livrer ses mystères. Entrée en 2023 au registre Mémoire du monde de l’UNESCO, cette pièce exceptionnelle, composée à l’origine de 90 tableaux, intrigue par ses fragments inconnus, retrouvés mystérieusement. Zoom sur une enquête fascinante, avec pour toile de fond, un chef-d’œuvre médiéval.
Un fragment retrouvé
En 2020, un petit miracle a eu lieu dans les réserves parisiennes de la galerie Charles Ratton & Guy Ladrière. Un fragment inconnu, découvert lors d’un inventaire au moment du Covid. Sur ce tissu, une note manuscrite mentionne « Fragments provenant d’une des célèbres tapisseries d’Angers. Acheté à Otto Wegener 1924 », relance l’intérêt des chercheurs. Représentant un décor végétal sur un tissu pourpre, ce morceau de tapisserie pourrait appartenir à la pièce d’origine, sans qu’on puisse l’affirmer avec certitude. Son format, son style, sa technique de tissage et ses couleurs correspondent, mais l’absence de sources documentaires empêche une attribution définitive.
Les fils d’or et d’argent : des indices précieux
À première vue, les motifs de fleu¬rons sont très similaires à ceux que l’on peut observer derrière un des grands personnages de la tapisserie, mais les fils utilisés révèlent bien plus. L’analyse des matériaux par le pôle textile du Laboratoire de re¬cherche des monuments historiques montre l’usage de fils métalliques dans certaines scènes, notamment le coeur des fleurs. C’est bien la même technique que pour l’Apocalypse qui est employée, avec le recours à un fil doré à partir de fils de soie recou¬verts de lamelles d’argent, autrefois plaquées d’or. Cette technique est souvent utilisée dans les tapisse¬ries prestigieuses. De plus, l’analyse chimique de la fibre et notamment de son pH concorde aussi. Les fragments semblent bien provenir de la tenture de l’Apocalypse !

Des morceaux dispersés, parfois loin d’Angers
Suite à cette découverte, les frag¬ments de la tapisserie ont re¬joint la tenture en mai 2021, après près d’un siècle d’oubli. On croit souvent que la tapisserie est intégralement conservée à An¬gers. Pourtant, plusieurs fragments sont aujourd’hui hors des murs du château. Certains, très fragiles, sont conservés dans les réserves ange¬vines et ne sont pas exposés. D’autres sont exposés à l’étranger, notamment au musée De Young à San Francisco et à la Burrell Collection de Glasgow. Ces découvertes témoignent des aléas qu’a connus l’œuvre à travers les siècles, comme les périodes de désintérêt, les usages détournés ou les dispersions, avant qu’elle ne soit pleinement reconnue comme chef-d’œuvre patrimonial.

Une restauration au long cours
La tapisserie que l’on peut admirer aujourd’hui doit beaucoup aux res¬taurations engagées au XIXe et au XXe siècle. Dégradée, découpée et parfois malmenée, elle a fait l’objet d’un patient travail de conservation qui perdure aujourd’hui. Dès 1843, l’architecte Viollet-le-Duc signale son mauvais état. Mais il faudra attendre 1996, pour qu’un véritable plan de réaménagement soit engagé dans la galerie du Château d’Angers. Les scènes sont ainsi exposées dans un lieu sombre, éclairé par des lumières tamisées et tendues à l’aide de velcros, sur les murs teintés d’un bleu sombre.

Une œuvre encore pleine de mystères
Sur les 90 tableaux originels, 68 sont restés intacts et 7 subsistent partiel¬lement. Malgré les recherches, la tapisserie n’a pas encore livré tous ses secrets. La signification de cer¬taines scènes fait toujours débat, tout comme l’organisation originale des panneaux. Aujourd’hui encore, histo¬riens et conservateurs croisent leurs expertises pour mieux comprendre ce chef-d’œuvre. Mais une chose est sûre : l’Apocalypse continue de fasci¬ner autant qu’elle intrigue.
