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REPORTAGE. Entre la Guyane française et le Brésil, « la frontière, c’est pour les politiques »... |
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Le quai d’embarquement des pirogues à Saint-Georges de l’Oyapock. En face, c’est le Brésil et la ville d’Oiapoque. Chaque jour, des centaines de personnes traversent le fleuve qui fait office de frontière depuis seulement 1900. © Valérie PARLAN
Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, sera en visite officielle en Guyane à partir de ce mercredi 11 février. Cinq jours pour prendre le pouls d’un département aux défis colossaux entre la lutte contre le narcotrafic, l’orpaillage, l’immigration illégale ou encore la pauvreté. Autre spécificité, la gestion de ses frontières avec des pays sud-américains comme le Brésil. Reportage à Saint-Georges de l’Oyapock, commune transfrontalière à l’Est de la Guyane.
Là , on aperçoit un homme en short rouge, près de l’épicerie, il semble attendre quelque chose… Allez voir de ce côté-là .
À l’abri des rayons du soleil couchant, sous le carbet de la gendarmerie, les hommes du commandant de compagnie Valentin Bouquin observent les images saisies par le drone piloté par l’un de leurs collègues. Depuis une vingtaine de minutes, la sentinelle volante quadrille les abords de la berge de la ville de Saint-Georges de l’Oyapock (Guyane). L’objectif : informer discrètement et rapidement les militaires au sol des points à surveiller.
Dans cette bourgade nichée au pied du fleuve Oyapock, les nouvelles se propagent aussi vite que s’élancent les pirogues aux moteurs puissants. Notre opération de contrôle va être vite repérée par la population, alors nous devons déployer nos moyens en un minimum de temps
, commente Valentin Bouquin. Mais ce secteur, ils le connaissent bien. Tout comme le mode opératoire de ce type d’opération, organisée à plusieurs reprises depuis le début de l’année 2025 sur cette commune de l’Est guyanais, située à 200 km de Cayenne, la capitale régionale.
En ce début de soirée automnale, ils sont au total 35 gendarmes, trois douaniers et quatre policiers aux frontières mobilisés pour l’intervention destinée à contrôler les phénomènes de délinquance dans le secteur. Un secteur pas comme les autres puisqu’on est ici à la frontière avec le géant voisin, le Brésil.
Le fleuve, une couture entre les deux pays
Pour comprendre la singularité des lieux, il faut visualiser qu’entre les quais de Saint-Georges et l’autre rive, côté brésilien, il y a à peine 500 mètres à traverser. Ce mince espace fluvial marque, depuis 1900, la frontière entre la Guyane française et le Brésil. Avec comme porte d’entrée, la commune d’Oiapoque, située dans l’Amapa, l’un des vingt-six États du colosse sud-américain.
La population des deux pays circule en permanence entre les deux villes siamoises et cela depuis des siècles. Soit en pirogue, soit en empruntant le pont construit entre les deux pays en 2017. Mais qu’elle soit franchie sur l’eau ou par la route, la frontière reste une notion abstraite pour beaucoup. Car cet estuaire a toujours été considéré comme un bassin de vie, une terre commune, loin de la vision administrative et cartographique de deux territoires distincts.
Nous avons coutume de dire que ce fleuve Oyapock n’est ni une césure, ni une rupture mais une couture entre deux rives
, éclaire Damien Davy, anthropologue et ethnoécologue au CNRS. Il travaille depuis des années en Guyane et dirige l’Observatoire hommes milieux Oyapock (OMH), un laboratoire de recherche consacré à cette région de l’Est guyanais. Ici, les gens vivent ensemble depuis tout le temps, ils se sont toujours mélangés. Tout le monde est un peu amérindien, un peu brésilien, un peu français, un peu créole, on parle des langues communes… En face, on a des amis, sa famille, son coiffeur, on va y faire ses courses. Cette artère de vie est avant tout un espace partagé par des riverains qui se ressemblent.
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« Ici commence le Brésil » annonce la ville d’Oiapoque juste en face de Saint-Georges. Les touristes français sont de plus en plus nombreux à séjourner dans cette région de l’Amapa. Valérie PARLAN
Militaires brésiliens et français travaillent « en miroirÂ
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Alors quand il s’agit de question de souveraineté et de sécurité publique, surveiller un côté est vite improductif si, en face, la réciprocité des contrôles n’existe pas. C’est toute la singularité de l’opération dite Miroir
menée ce soir-là par les forces de l’ordre françaises. En effet, dans le même timing, une vingtaine de leurs homologues brésiliens patrouillent également sur Oiapoque, la commune en face de Saint-Georges. D’ailleurs, ces derniers parlent d’opération ‘Espelho’qui signifie miroir en portugais. Le principe : chacun reste chez soi mais tous sont concentrés sur le même objectif de contrôles d’identité, de vérification des embarcations, du transport de marchandises et d’échanges de renseignements.
Cette initiative de coopération policière transfrontalière n’est pas une exception guyanaise mais une déclinaison locale de ce qui existe déjà sur le territoire français, notamment à travers les Centres de coopération policière et douanière, appelés les CCPD. Ces organismes binationaux existent, par exemple, entre la France et ses voisins italien, allemand, suisse, espagnol, belge…
Grande différence, en Guyane, le centre de Saint-Georges est le seul installé hors de l’espace Schengen puisque le Brésil n’est pas un État européen. Par contre, c’est le pays avec lequel la France possède la plus longue frontière terrestre, soit 730 km. Si le cordon ombilical entre les deux pays est historiquement et culturellement solide, il est aussi devenu un sas informel pour les trafics en tout genre. La grande proximité explique que des phénomènes criminels provenant du Brésil pénètrent de plus en plus la Guyane française, commente Flavien Besnehard, le capitaine de gendarmerie à la tête du CCP de Saint-Georges. C’est le cas de l’orpaillage illégal qui s’est constitué autour de réseaux logistiques fortement implantés côté brésilien.
C’est d’ailleurs depuis les rives de la ville d’Oiapoque que de nombreux chasseurs d’or, les garimpeiros, préparent et acheminent le matériel pour monter leurs camps d’extraction illégale du côté français. Ainsi, le soir de l’opération Miroir, la police fédérale brésilienne a interpellé deux individus s’apprêtant à transporter 900 litres de carburant destinés à une mine située en Guyane.
Un point de passage pour la drogue
Mais, à la frontière, il n’y a pas que l’or en jeu dans la lutte contre la criminalité. Le trafic de stupéfiants, essentiellement la cocaïne, est aussi l’un de nos points de surveillance
. Si la majorité du transit de drogue s’organise encore largement depuis les ports du littoral brésilien installés sur la façade de l’océan Atlantique, la frontière fluviale reste un espace de plus en plus convoité par les factions brésiliennes
. Depuis quelques années, ces groupes armés spécialisés dans le narcotrafic misent sur la Guyane pour développer leur zone d’influence.
Notre centre de coopération permet un échange permanent d’informations sur ce sujet entre nos deux pays, poursuit Flavien Besnehard. C’est facilité par l’organisation même de notre bureau puisque nous sommes trois gendarmes français à travailler au quotidien dans les locaux partagés avec deux officiers brésiliens de la Police fédérale et de la Police routière. L’intérêt est de pouvoir, en temps réel, procéder à des vérifications pour suivre les auteurs d’infractions en croisant nos bases de données.
Exemple, les placements en garde à vue et les retenues administratives des Étrangers en situation irrégulière (ESI) d’origine brésilienne donnent systématiquement lieu à une information auprès du Brésil. Les autorités policières et judiciaires du pays peuvent également alerter la France sur l’existence d’un mandat d’arrêt délivré par un magistrat brésilien
, renchérit le capitaine.
Ce fut le cas lors de l’opération Miroir. Au cours de leurs contrôles à Saint-Georges, les gendarmes ont identifié un Brésilien en situation irrégulière dans la commune. En croisant avec les fichiers de leurs homologues, ils ont appris que la personne était sous mandat d’arrêt au Brésil. Nos accords de coopération ont permis de le reconduire à la frontière pour l’exécution du mandat d’arrêt au Brésil.
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Chaque mois, l’opération Miroir réunit des deux côtés du fleuve les forces de l’ordre brésilienne et française pour mieux coordonner les contrôles. Valérie PARLAN
La population sous-estimée
La question de l’immigration illégale est d’ailleurs l’un des dossiers prioritaires du CCP. Le long de cette frontière poreuse, transitent quotidiennement des centaines de personnes. Depuis le Brésil, les uns viennent en France pour travailler sur les camps d’orpaillage, les chantiers de BTP… Les autres pour scolariser leurs enfants à Saint-Georges, s’y soigner et fuir les conditions de vie misérables en Amapa, l’un des états les plus pauvres de la fédération brésilienne.
Si la population officielle de Saint-Georges affiche 4 700 habitants, les autorités estiment qu’elle oscillerait davantage entre six et huit mille. En 20 ans, on a doublé notre population, détaille Antoine Leduc, le directeur de cabinet du maire. La présence de personnes en situation irrégulière a des conséquences sur le fonctionnement de nos services publics comme l’école et la santé car les dotations financières allouées à la commune ne correspondent pas aux besoins réels.
Illustration à la rentrée dernière, huit classes en plus ont été ouvertes à l’école primaire pour accueillir les enfants venus des deux côtés du fleuve.
Et la convoitise de l’éducation française ne devrait pas faiblir car en face, à Oiapoque, la ville ne cesse de grossir elle aussi. 30 000 habitants aujourd’hui et sans doute beaucoup plus dans les années à venir puisque l’ambitieux projet d’exploration pétrolière du géant Petrobras, au pied de l’embouchure du fleuve, vient d’être autorisé par le Brésil.
« Protéger ensemble les victimes »
Sans jouer sur les oppositions, cette osmose géographique et identitaire sert de socle à de nombreuses initiatives de solidarité sociale et sanitaire. C’est le cas de l’association française ID santé. Elle travaille en partenariat étroit avec ses homologues brésiliens dans le domaine de la prévention en santé. Grâce à leurs actions pensées sur un bassin de vie et non sur un principe de nationalité, une Maison des femmes de la frontière a été ouverte en septembre dernier à Oiapoque pour accompagner et héberger les femmes victimes de violences familiales, un fléau sans frontière.
Avant ce projet, les femmes victimes de violences côté français devaient être prises en charge à Cayenne, explique Coline Laporte chargée de projet transfrontalier à ID Santé. Avec la maison, elles pourront être mises à l’abri plus rapidement et sans s’éloigner de leur bassin de vie.
À Saint-Georges, l’association abat également un énorme travail auprès de la communauté brésilienne.
Francinette est médiatrice communautaire en santé. Brésilienne, elle épaule ses pairs installés côté français pour aider les personnes isolées et vivant dans la précarité à comprendre leurs droits, leur accès aux services… La relation de confiance est facilitée par cette grande proximité entre les habitants et la coopération entre les structures locales.
Au regard de ces synergies communes, les autorités et les élus savent bien qu’il est illusoire de pouvoir contrôler toutes les entrées en France. C’est d’ailleurs pour faciliter la vie quotidienne des habitants des communes riveraines de l’Oyapock habituées à vivre ensemble que les autorités françaises ont lancé, en 2015, une carte transfrontalière pour les voisins brésiliens. Mais si elle permet aux habitants d’Oiapoque de séjourner à Saint-Georges pour une durée maximale de 72 heures dans le périmètre du bourg, en revanche elle ne permet pas de travailler ni de résider à Saint-Georges. Au-delà , il faut un visa. Ce visa, le président Macron avait annoncé, en juin dernier, vouloir le supprimer pour les habitants de l’Amapa. Mais neuf mois plus tard, il est toujours en vigueur faute de signature d’un accord souhaité par la France en termes de coopération judiciaire.
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« J’habite en face, c’est deux fois moins cher »
À l’inverse, pour les Français allant au Brésil, pas besoin de visa pour tout séjour inférieur à 90 jours. La facilité administrative explique, en partie, l’essor des séjours des Français au Brésil voisin. L’État de l’Amapa a ainsi connu, en 2025, des chiffres records de fréquentation par les touristes français entrés par la ville d’Oiapoque. Le coût de la vie y est aussi tellement moins élevé que certains Français travaillant à Saint-Georges ont choisi d’habiter sur la rive brésilienne. En Guyane, les prix dans l’alimentaire peuvent être jusqu’à 40 % plus chers qu’en France hexagonale, témoigne une fonctionnaire. Alors imaginez à Saint-Georges qui est très isolée puisqu’il faut au moins trois heures de voiture depuis Cayenne… Se loger, se nourrir est hors de prix. Alors j’ai choisi de résider, en face, au Brésil. Tout me coûte deux fois moins cher et je ne mets que dix minutes en pirogue le matin pour venir au travail
.
De l’autre côté de la rive, Jùlia, vendeuse dans une épicerie d’Oiapoque, s’en félicite. Le business avec les frères de France rapporte vraiment
, s’esclaffe-t-elle en vendant un paquet de cigarette à une touriste française. Il affiche un prix jusqu’à neuf fois moins cher qu’en face. Alors Jùlia le résume à sa façon, les histoires de frontières, c’est une affaire politique pour notre président Lula et le vôtre, nous, dans notre quotidien, on s’en arrange très bien comme ça
.