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Régis Debray loue Julien Gracq, l'anticonformiste... |
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Julien Gracq, à gauche, aimait manier le boomerang. Il initiait Régis Debray à son art lors de ses visites régulières à Saint-Florent-le-Vieil. Sur ce cliché, en octobre 1997. © Archives Christine Piot
Régis Debray rencontrait régulièrement le grand écrivain dans sa tanière de Saint-Florent-le-Vieil, au sud d'Angers. Près de trois ans après sa mort à 97 ans, il raconte.
« J'ai connu Julien Gracq vers 1990 par une amie commune. Puis l'habitude s'est instaurée d'une rencontre à peu près tous les trois mois à Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire), d'un jour ou deux, parfois plus. L'été, on poussait une pointe à Sion (Vendée), dans son appartement de bord de mer. L'hiver, il venait me chercher à la gare de Varades et on retraversait la Loire dans sa vieille 4L, qu'il conduisait encore.
Vous m'interrogez sur le rituel ? Un bien grand mot. Apéritif chez lui, déjeuner ensuite à La Gabelle, le restaurant du village. Nous prenions le menu du jour, plutôt un poisson de Loire arrosé d'un sancerre bien frappé. Julien n'était pas un gastronome, même s'il aimait prendre son temps à table.
Après déjeuner, nous allions nous promener le long de la Loire ou sur l'île des Peupliers, en face de chez lui. Telle était la routine. C'était un grand marcheur et il l'est resté presque jusqu'à la fin. On se commentait nos dernières lectures. Et, très vite, il gambadait dans l'histoire du XIXe siècle, son siècle préféré. Il télescopait l'histoire ancienne et les dernières nouvelles dans des courts-circuits déconcertants et très savoureux.
Contrairement à la légende, s'il ne bougeait guère de Saint-Florent, Gracq suivait d'assez près l'actualité, regardait la télé et lisait le journal. Mais, avec lui, face à l'histoire immédiate, on montait du parterre au balcon. Le recul et tout un jeu d'analogies avec le passé redonnaient de l'intérêt à la petite chose politique, dont on parlait finalement assez peu.
De son engagement communiste d'avant-guerre, il gardait un souvenir mi-ironique mi-attendri, sans rancune. Et il parlait de Pompidou, normalien comme nous, avec sympathie. Mais la grande affaire entre nous restait l'histoire littéraire. C'était un non-conformiste, impossible à caser dans le jeu de l'oie idéologique. Conservateur d'un côté, progressiste par d'autres. C'est-ce qui me séduisait. Avec lui, on respirait large et sans tabou.
On respirait, on sentait d'abord la nature, le bulletin météo, les crues et les décrues de la Loire, l'arrivée des saisons. Pour un Parisien, la géographie est quelque chose d'abstrait. À cet égard, il m'a rééduqué. Parler du temps qu'il faisait n'était pas chez lui une politesse, mais un plaisir méticuleux. Avec les senteurs, les teintes, les sols - tout ce qui nourrit « la plante humaine », comme il disait - on abordait le fond des choses.
Ce qui m'a le plus frappé ? Le sens du concret le plus exact, au plus près du matériel et du sensoriel, allié à la fantaisie la plus débridée, celle du surréaliste qu'il n'a jamais cessé d'être, mais toujours dans le parti pris des choses. La combinaison du plan large et du gros plan. Avec, sur les contemporains, une ironie incisive et un peu distante, pince-sans-rire mais jamais méchante.
Lors de mes dernières visites, il s'abstenait d'aller déjeuner dehors. Sa mort, toutefois, m'a pris au dépourvu, tant il restait égal à lui-même intellectuellement. Je pensais qu'il ferait un jeune centenaire. À la fin, dans ses lettres, son écriture était toujours aussi fine, quoique plus tremblante. En bon stoïcien, il a accepté sa fin sans révolte ni tristesse. « Ça suit son cours », me disait-il, avec une sorte d'indifférence résignée, voire amusée.
Lequel de ses ouvrages je retiens en premier lieu ? Le balcon en forêt, publié en 1958. C'est le roman de l'attente, de l'angoisse indécise, du crépuscule, dense et rêveur, le seul où il ait mis son expérience personnelle de soldat durant la drôle de guerre. C'est la lente agonie d'un solitaire un peu ahuri gagné par la mélancolie d'un pays déclinant. Tout à fait d'actualité, comme vous voyez, et poignant. »
Recueilli par Gaspard NORRITO.
Des rencontres autour du centenaire de la naissance de Julien Gracq se déroulent ce samedi 9 et dimanche 10 octobre, à Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire). Samedi, à 17 h 45, Les écrivains Régis Debray et Erik Orsenna converseront autour de Gracq. Pour plus d'informations sur ces journées : office de tourisme, tél. 02 41 72 62 32 et www.ville-saintflorentlevieil.fr