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Essais nucléaires en Polynésie : photos d’époque, dictionnaire… quand l’histoire de la bombe devient accessible... |
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Vue aérienne de la zone de vie et des locaux de la base avancée sur l’atoll de Hao. © © Robert Antoine/ECPAD/Défense
Dans le dossier des conséquences des essais nucléaires réalisés en Polynésie française de 1966 à 1996, il y a le volet législatif mené par les élus pour accompagner les victimes. Et le volet de la recherche, avec des spécialistes en sciences humaines qui travaillent à mieux connaître l’histoire de la bombe. Un exemple avec le Dictionnaire du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), un site internet lancé pour partager avec le grand public de nombreuses ressources.
C’est à une unanimité remarquée que les parlementaires de l’Assemblée nationale ont adopté, jeudi 29 janvier, une proposition de loi visant à reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires en Polynésie française et à améliorer leur indemnisation.
La réussite de cette consultation sur un dossier aussi sensible a été applaudie par de nombreux élus polynésiens et de l’hexagone. Le premier d’entre eux, Moetai Brotherson actuel président de la Polynésie française et ancien député, a salué le positionnement d’une nouvelle génération de parlementaires qui ont une approche différente par rapport à la réconciliation des histoires
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En effet, depuis des décennies, le sujet des conséquences des essais nucléaires réalisés en Polynésie française de 1966 à 1996 grippe les relations entre l’État et la collectivité d’outre-mer du Pacifique. Qui est responsable des dégâts sanitaires et environnementaux ? Quels droits pour les habitants contaminés sur les archipels voisins des tirs ? Quels recours pour les personnels civils et militaires affectés au travail du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) ? Qui doit indemniser et combien ?
Lire aussi : RÉCIT. De 1966 à 1996, trente années d’essais nucléaires controversés en Polynésie française

En 1966, sur une aire de décontamination de l’atoll de Hao, des personnels en tenue de protection testent la radioactivité de matériel avec un détecteur après un tir d’essai nucléaire. © Robert Antoine/ECPAD/Défense
La bombe a bousculé toute une société
La liste des questionnements et controverses est longue. Aussi étendue que les travaux de recherche autour du fait nucléaire en Polynésie entrepris ces dernières années par les chercheurs. Et ils sont de plus en plus nombreux à s’y intéresser. Car si la bombe atomique a meurtri des corps, pollué des espaces, elle a aussi bousculé toute la société polynésienne, s’infiltrant dans sa réalité sociale, identitaire et psychologique.
Toute cette histoire intéresse aussi les professionnels en sciences humaines, sociales et de la nature. Mais il n’est pas toujours simple de décorréler le fait sociétal du débat partisan et surtout de le rendre accessible au grand public. Des chercheurs s’y sont pourtant attelés. L’année dernière a été lancé, sur Internet, le site du Dictionnaire du CEP. C’est une ressource en ligne entièrement gratuite et destinée au grand public désireux d’accéder à des connaissances scientifiquement établies, circonstanciées et mises à jour sur les essais nucléaires en Polynésie
, présente Renaud Meltz, directeur de publication du site.
L’historien, l’un des plus pointus sur le dossier du nucléaire polynésien, est aussi directeur de recherche au CNRS chargé de l’Observatoire des héritages du centre d’expérimentation du Pacifique. La création du dictionnaire est partie d’un constat simple : les professeurs en Polynésie doivent intégrer le fait du nucléaire dans leurs programmes depuis 2018. Mais ils manquent de supports pédagogiques, de références académiques sur le sujet, de budget pour accéder aux rares ouvrages imprimés.

À bord du bâtiment de soutien spécialisé dans la sécurité radiologique, un technicien réalise des mesures d’éléments radioactifs sur des échantillons. © Robert Antoine/ECPAD/Défense
Aider les enseignants à transmettre l’histoire
Dans les livres d’histoire de France ouverts dans les classes polynésiennes, nos ancêtres les Gaulois prennent toujours plus de place que les conquérants de l’atome. Côté musée, le territoire est toujours dans l’attente de l’ouverture, à Papeete, d’un Centre de mémoire. Promis, au mieux en 2030, il reste l’objet de polémiques depuis des années. Quant aux archives sur les essais, elles relèvent pour beaucoup des ministères régaliens de l’État, donc elles ne sortent de leur statut classifié de secret-défense qu’au compte-goutte. Alors les enseignants s’adaptent et font un travail formidable pour compiler ce qui existe et transmettre à leurs élèves l’histoire contemporaine de leur territoire si fortement marqué par les essais. Notre envie était de leur offrir un espace d’informations fiables et actualisées
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Accessible en version bilingue français tahitien, le site propose des notices rédigées sur des thématiques variées allant de l’histoire à la sociologie en passant par la médecine, la littérature, les arts, le droit, l’anthropologie… Les auteurs et autrices des notices sont français mais aussi australiens, néo-zélandais, américains car le nucléaire en Polynésie se comprend aussi dans une dimension internationale.
Des milliers de photos pour mieux comprendre
L’image n’est pas oubliée. Grâce à une convention signée avec Le fonds photographique de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), le site permet d’accéder à des milliers de photos prises pendant la période des essais par les militaires missionnés au Centre d’expérimentation. « Ces photos sont incroyables pour compléter nos recherches sur la vie locale de l’époque et l’activité du CEP », poursuit Renaud Meltz.
Un album saisissant qui donne à voir la préparation des tirs, les déplacements des présidents et ministres de la République, les travaux de décontamination des carlingues d’avion, la vie sur les atolls, la cohabitation avec les habitants entre vahinés et cocotiers ou encore les manifestations antinucléaires… Toutes ces ressources permettent de dévoiler les facettes d’une mémoire plurielle, d’une réalité complexe, toujours douloureuse, souvent polémique sur le sujet et que toutes les jeunes générations sur le territoire ont envie de comprendre
. Car dans les familles, le sujet divise encore. Entre ceux qui regardent l’époque du CEP comme une période bénie de modernisation économique et sociale, porteuse d’emplois et de revenus. Et ceux qui s’y sont abîmé la santé, ont vu leurs proches en mourir et leur nature en devenir polluée pour des siècles.