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ENTRETIEN. Inondations : « Les crues seront plus intenses à l’avenir », prévient cette experte... |
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Magali Reghezza-Zitt, géographe, maîtresse de conférences à l’ENS Paris et spécialiste des risques. © ARCHIVES Clément SZCZUCZYNSKI
Le Maine-et-Loire, placé en vigilance rouge par Météo France, fait face à des crues d’ampleur exceptionnelle, appelées ce vendredi 20 février 2026 à durer malgré l’accalmie annoncée. La géographe Magali Reghezza-Zitt décrypte les mécanismes à l’œuvre, entre aléa météorologique, vulnérabilités territoriales et effets possibles du réchauffement climatique.
Après 37 jours de pluie, le Maine-et-Loire déborde. Placé ce vendredi 20 février en vigilance rouge par Météo France, le département fait face à des crues qualifiées d’exceptionnelles. Malgré l’accalmie attendue du côté des précipitations, elles devraient se poursuivre tout le week-end, voire au-delà, selon Vigicrues. Le point avec Magali Reghezza-Zitt, géographe spécialiste des risques naturels, pour mieux comprendre ce qui se joue derrière ces cumuls records.
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Comment analysez-vous cet épisode : simple aléa météorologique ou signe du dérèglement climatique ?
Magali Reghezza-Zitt : « À l’heure où l’on parle, on ne peut pas attribuer formellement cet épisode au réchauffement climatique. En revanche, on est face à un épisode de pluies exceptionnel, avec un écart très important aux moyennes. Et ces volumes d’eau expliquent les crues et les inondations observées. Ce que l’on sait, c’est que le changement climatique tend à « doper » les précipitations : il intensifie des phénomènes qui étaient auparavant très rares, voire presque impossibles. Mais il faut rester rigoureux et attendre les modélisations pour comprendre précisément le rôle du climat et celui de l’état des sols. »
Pourquoi certains tronçons comme les Basses vallées angevines sont-ils si vulnérables ?
« Plusieurs facteurs se combinent. D’abord, l’état des sols : s’ils sont déjà saturés par des pluies précédentes ou au contraire imperméabilisés par l’urbanisation, l’eau ne s’infiltre plus et ruisselle vers les cours d’eau. L’agriculture joue aussi : des sols nus, des labours profonds, la disparition de haies perturbent l’écoulement. La nature des sols, la végétation, la topographie comptent également. Des sols argileux ne réagissent pas comme des sols perméables. Enfin, l’histoire d’aménagement pèse beaucoup. La Loire est un fleuve très étudié, endigué depuis le Moyen Âge. On a organisé l’habitat, l’agriculture et les activités en fonction du risque. Mais canaliser un fleuve modifie son écoulement. Entre deux grandes crues, les territoires ont été transformés : remblais ferroviaires, digues, modifications de méandres… Et cela peut provoquer aujourd’hui des débordements nouveaux ou plus localisés. »
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En quoi l’aménagement du territoire amplifie-t-il les effets néfastes de ces crues ?
« Il le fait de trois manières. D’abord, chaque surface imperméabilisée accroît le ruissellement et augmente le débit des cours d’eau : on passe ainsi plus vite de la crue à l’inondation. Ensuite, une prairie inondée ne cause pas de dégâts. Mais si l’on concentre habitants, entreprises, routes, réseaux électriques ou ferrés dans des zones exposées, on accroît mécaniquement les dommages potentiels. Enfin, il y a la vulnérabilité : matériaux peu résistants à l’eau, maisons de plain-pied, sous-sols aménagés… À cela s’ajoute le ruissellement urbain : les réseaux d’eaux pluviales, conçus pour des pluies normales, saturent lors d’épisodes intenses de ce type et débordent. On observe alors des inondations sans débordement de fleuve. Ce phénomène est aujourd’hui particulièrement préoccupant. »
Faut-il s’attendre à une multiplication de ces épisodes dans les prochaines décennies ?
« Ils ne seront pas forcément plus fréquents, mais probablement plus irréguliers et plus intenses. Les saisons se décalent, la végétation démarre plus tôt, certains phénomènes orageux surviennent plus tard. Dans certains cas, des sols gelés ou la fonte des neiges peuvent aussi modifier l’infiltration. Ce qui est certain, c’est que le changement climatique intensifie les orages. De grandes quantités d’eau tombent en peu de temps sur des surfaces imperméables : cela favorise les inondations par ruissellement, appelées à devenir plus fréquentes. On l’a vu dans plusieurs villes de l’ouest ces dernières années : des quartiers récents, des lotissements, des centres-villes réaménagés se retrouvent submergés sans que le fleuve déborde. »
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Quels leviers existent pour les collectivités ?
« Il existe déjà beaucoup d’actions sur la Loire. La première réponse consiste à renforcer la protection et la surveillance, notamment en entretenant les digues existantes. C’est coûteux, mais indispensable. La deuxième voie est l’adaptation du bâti et de l’urbanisme : utiliser des matériaux résistants à l’eau, rehausser les équipements techniques, installer des protections amovibles, désimperméabiliser et végétaliser les villes, restaurer des zones humides capables d’absorber l’eau. Enfin, dans les situations les plus à risque, la relocalisation peut s’imposer. Sur certains secteurs, protéger coûterait trop cher ou ne garantirait plus la sécurité. Cela suppose un accompagnement long, concerté, avec reconstruction et indemnisation. L’enjeu est d’intégrer le risque climatique dans les projets de territoire et, d’une certaine manière, de retrouver l’intelligence d’aménagement des sociétés ligériennes d’autrefois : vivre avec le fleuve, et parfois choisir de ne plus occuper certains espaces. »