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« Si l’eau monte, c’est fini. On déménage ». Depuis 1970, ils vivent à la merci des crues de la Loire... |
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Sa maison surélevée dans le bas d’Orée-d’Anjou (Maine-et-Loire) permet à Daniel Goguet d’être au sec malgré une montée des eaux de cinq mètres. © Ouest-France
Depuis plus d’une semaine, Daniel et Thérèse Goguet vivent isolés du monde dans leur ferme d’Orée-d’Anjou (Maine-et-Loire). Seule solution pour rejoindre le bourg : leur petite barque électrique, qui rejoint la route la plus proche à près d’un kilomètre.
Son pain sous le bras, Daniel Goguet rentre banalement des courses. L’agriculteur à la retraite gare sa berline, fait descendre Romy, sa chienne, et vérifie qu’il n’a rien oublié. Jusque-là, c’est une matinée comme une autre. Mais ce 20 février 2026, pour gagner la maison qu’il habite avec son épouse Thérèse depuis 1970, il doit encore enfourcher son bateau. La montée des eaux, les a complètement isolés, à plus d’un kilomètre de la route carrossable la plus proche, presque aussi loin de la Loire, distante de trois prés
.

Depuis la route, Daniel Goguet se faufile entre les arbres pour regagner sa maison. Ouest-France
Ici, il y a quatre ou cinq mètres de profondeur
, estime-t-il en démarrant le moteur de l’embarcation, depuis le bas de La Varenne (Maine-et-Loire), en direction du lieu dit la Basse, sur l’île Bridon, coupée du monde à chaque montée des eaux. Après dix minutes à se frayer un chemin entre les arbres quand il ne suit pas doctement le tracé de la route invisible qu’il devine, sa grande maison à la façade orange apparaît comme un château dans le ciel, surélevée de cinq mètres par rapport au sol. On a 50 hectares de terrain, il ne nous reste pas un centimètre au sec
, promet-il la main sur le gouvernail.

Quand le soleil pointe le bout de son nez, il se reflète contre l’eau et donne un décors féérique aux zones inondées. Ouest-France
À la merci d’une nouvelle montée des eaux
Arrivé chez lui, Daniel sort son mètre. Dans la chambre d’appoint à l’arrière de la bâtisse, l’eau menace. Regarde la mesure, elle arrive à 20 centimètres. Elle monte un peu et on a les pieds dans l’eau
, remarque-t-il après un sourire crispé. Sous sa casquette qui le protège du soleil, il cache son inquiétude derrière une apparente sérénité. Sa femme Thérèse et lui en ont vu d’autres. C’est peu dire qu’ils ont l’habitude de ces nombreux épisodes depuis leur emménagement en 1970. Le premier, le plus intense, en 1982. Le plus difficile à gérer aussi.

Vingt centimètres : ce qui sépare la maison des Goguet d’une innondation. Ouest-France
On avait cinq enfants en bas âge à l’époque
, se souvient-elle devant son café. C’était épuisant, il fallait sans cesse les surveiller. Être certain qu’ils ne tombent pas ou ne fassent pas de bêtises
. Puis les autres, aux hivers 1995, 2000 et 2022. L’été 2016 aussi, où l’eau a dépassé leur terrasse. L’île Bridon est une presqu’île. Chaque été, le lit de la Loire vient ici et inonde la route. Mais cette année-là, l’eau est montée plus que des hivers de crue
, récite Daniel, devant une photo qui immortalise leur maison dans ce cadre.
« Si l’eau monte, on déménage »
Par chance, jamais l’eau n’a pénétré leur cuisine. Je lui ai dit, si elle monte jusqu’ici c’est fini. On s’en va, on déménage
, appuie fermement Thérèse, qui attend impatiemment la décrue. À nos âges c’est trop difficile de tous gérer. C’est pas une vie.
La veille, ils ont dû évacuer leur salon d’été, au niveau de la terrasse, gagné par 20 centimètres d’eau.

Les pieds dans l’eau Daniel et Thérèse Goguet, sont coupés du monde. Ouest-France
Vendredi matin, cela faisait presque une semaine que Daniel n’avait pas quitté sa ferme, encerclée par une montée des eaux que son épouse et lui avaient bien anticipée. On a fait des stocks de nourriture en prévision. De tout, sauf de la litière pour chat en fait
, expose Thérèse. C’est peut-être la raison principale de la sortie de son mari, couplée à son envie de voir du pays.
Depuis le jeudi 12 février, il y a plus d’une semaine, l’ennui est leur principal compagnon. On n’est pas bien, vivement la fin
, soupire-t-elle depuis sa cuisine, devant une vue majestueuse qui enchanterait n’importe qui.

Pour rallier la terre ferme, Daniel Goguet n’a qu’une solution. Prendre son bateau et naviguer sur un kilomètre. Ouest-France
Cette solitude délie les langues et se renforce quand Daniel rappelle que la plupart des autres îles de la Loire, toujours sous la menace du lit du fleuve, sont désormais inhabitées. Je ne sais pas si c’est à cause de l’eau, de l’éloignement du bourg ou simplement que le métier d’agriculteur n’attire plus
, pousse-t-il. Même ici, après nous, il n’y aura personne, j’en suis persuadée
, ajoute son épouse, le regard parfois un peu triste. Malgré les crues, on s’y est toujours plus », retiennent-ils en coeur.
Les deux éleveurs en retraite devraient toujours s’y plaire, les prévisions n’indiquent pas de montée des eaux à même d’inonder leur cuisine.