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ENTRETIEN. François, un pape à « la personnalité et à l’attitude révolutionnaires »... |
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Le vaticaniste Marco Politi, spécialiste du Saint-Siège, évoque l’évolution du pontificat de François. © Caroline BORDECQ/Ouest-France
François a rompu avec l’image d’une Église catholique toute-puissante. Le vaticaniste italien Marco Politi revient sur le vent de changement et les mouvements de résistance qui ont marqué le pontificat du pape argentin, mort ce lundi 21 avril 2025.
Douze ans après avoir été désigné pape, François, premier souverain pontife du continent américain, le Vatican a confirmé son décès, ce lundi 21 avril 2025, au lendemain de Pâques. En cinquante ans, le journaliste italien Marco Politi a suivi les pontificats de cinq papes. Dès son premier livre sur le dernier souverain pontife François parmi les loups, traduit en français en 2015, le spécialiste du Saint-Siège analysait le vent de changement que le pape François a insufflé sur l’Église catholique et les mouvements de résistance qu’il a suscités. Pour Ouest-France, le vaticaniste revient sur le pontificat du pape argentin, marqué par de petites révolutions et de grandes contradictions.
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Peu après sa nomination surprise, François a bousculé la Curie avec son discours des « 15 maladies », dans lequel il disait que l’Église ne savait pas se remettre en question. Peut-on parler d’un pape révolutionnaire ?
Ce sont surtout sa personnalité et son attitude qui ont été révolutionnaires. Il s’est tout de suite éloigné de l’image du monarque. Cela se voyait dans les détails : par exemple, il n’a jamais porté les chaussures rouges, celles des empereurs romains. Il a prêché une Église qui ne soit pas « une douane » mais un « hôpital de campagne ». Il s’est placé au croisement de la société mondialisée et a voulu montrer sa proximité avec les marginalisés. C’est en ce sens qu’il a durement critiqué la Curie qui, selon lui, ne doit pas représenter une forteresse bureaucratique, faite de carriérisme et de soif de pouvoir.
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« Il est allé dans les périphéries du monde »
François a parfois été décrit comme un pape « vertical », qui prenait des décisions de manière autoritaire. Qu’en pensez-vous ?
François avait une personnalité contradictoire. Il prônait la miséricorde pour le pécheur et parlait d’une Église faite de communautés, où l’on décide ensemble, et, en même temps, il était autoritaire et n’en faisait qu’à sa tête, car il n’aimait pas les structures bureaucratiques, les organes de pouvoir et les procédures. Ainsi, il agissait parfois de manière spontanée et arbitraire. Comme lorsqu’il a limogé le cardinal Giovanni Angelo Becciu, pour un scandale financier, sans prévenir le secrétaire d’État Pietro Parolin.
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On dit que c’était un pape des périphéries : est-ce vrai et pourquoi ?
Pour François, le croyant doit avoir l’esprit du Samaritain. Il est allé dans les périphéries du monde, notamment en Afrique, en Mongolie, ou encore Papouasie-Nouvelle-Guinée, pour répondre à leur envie d’être protagonistes sur la scène mondiale et pour rompre avec le mondialisme néolibéral, c’est-à-dire l’exportation du modèle du Nord vers le reste du monde. Il a établi des liens forts avec le Sud Global. De ce point de vue, c’était un pape très politique. Toutefois, cet élan est devenu une faiblesse car François a délaissé l’Europe et les États-Unis, qui sont devenus les périphéries de la foi où le christianisme est minoritaire.
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Dès le début de son pontificat, il a multiplié les voyages et les déclarations sur le thème des migrations : pourquoi a-t-il accordé tant d’importance à ce sujet ?
D’un côté, il avait une approche religieuse et évangélique de solidarité à l’égard des plus désespérés qui cherchent à survivre. De l’autre côté, François a eu une intuition politique : il était conscient que le phénomène était trop grand et ne pouvait pas être arrêté avec des opérations de police, mais aussi qu’il y avait un problème démographique et social en Europe, où il faut faire venir les forces de travail qui manquent.
Sous son pontificat, l’Église a dû gérer de nombreux scandales liés à des abus sexuels. A-t-il vraiment fait bouger les lignes sur ce point ?
François a enclenché un changement de comportement très net sur ce sujet. Au début de son pontificat, il a immédiatement lancé le procès contre l’archevêque Józef Wesolowski pour abus sur mineurs. Il a fait des lois claires sur les procédures pour juger les patriarches, les évêques, les cardinaux et sur l’ouverture des archives diocésaines pour les procès dans l’État laïque. Néanmoins, tout le monde s’imagine que le Vatican est une sorte de monarchie absolue, mais ce n’est plus comme ça. Les conférences épiscopales peuvent accepter les réformes en façade, puis les saboter en décidant de ne rien faire. Et l’écrasante majorité a eu peur de sortir les squelettes du placard. François n’aurait rien pu imposer.
La « stratégie de la tortue »
François avait promis d’accorder plus de place aux femmes dans l’Église. Ainsi, elles ont été plus nombreuses à travailler au sein de son administration, certaines à des postes importants, mais la question des femmes diacres est restée au point mort. Pourquoi ça a bloqué ?
François a été le premier à permettre qu’on parle du diaconat féminin, en créant une commission. Mais quand, lors du synode de l’Amazonie, on lui a demandé d’accélérer sur le diaconat des femmes et de leur décréter un nouveau rôle comme guides de communauté, une partie considérable de la hiérarchie ecclésiastique s’est révoltée. François a compris que la résistance était majoritaire. Et il n’a pas voulu que le synode sur la synodalité, qui s’est achevé en 2024, affronte la question du diaconat féminin car la majorité aurait voté contre. En même temps, la stratégie du pape étant celle de la tortue - un pas en arrière, un pas en avant -, il a nommé des femmes à des postes de responsabilité au sein de la Curie romaine et a eu un geste révolutionnaire à l’occasion du synode en 2024 en nommant une représentation importante de femmes avec le droit de vote. C’était une première après 1 700 ans et on ne pourra plus revenir en arrière.
François a péniblement obtenu la bénédiction des couples de même sexe. Mais, parallèlement, il a gardé une position ferme contre la présence d’homosexuels dans les séminaires. A-t-il eu une position ambiguë sur la question ?
En disant que les homosexuels ont le droit de faire partie d’une famille et qu’ils sont les enfants de Dieu, François a définitivement mis fin à la période de démonisation de l’homosexualité. Néanmoins, le théologien italien Enzo Bianchi a aussi soulevé la peur de François de voir les séminaires devenir des sortes de clubs pour les homosexuels. Quant à la décision de bénir les couples homosexuels, cela a suscité beaucoup de polémiques en Amérique du Nord, en Scandinavie, en Europe de l’Est et le pape a dû accepter que les conférences épiscopales africaines, et d’autres, refusent de s’y soumettre. Cela montre les rapports de force à l’intérieur de l’Église car avant quand Rome décidait tout le monde devait obéir.
« Intuition politique »
Est-ce qu’on peut dire que c’était un pape écolo ?
Là encore, l’attention au bien commun se croise avec l’intuition politique de François. Il a écrit l’encyclique Laudato Si’ car les phénomènes liés à la crise climatique impactent la vie des gens et, selon lui, on ne peut pas se permettre de réguler le monde uniquement à travers un « paradigme technocratique et financier », sans s’interroger sur les conséquences sur les différentes couches sociales.
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Est-ce que François est allé trop loin dans ses réformes ? Est-ce qu’il faut s’attendre à la nomination d’un pape plus conservateur après lui ?
Ce sera un conclave très compliqué car l’Église est divisée en interne. Il n’y aura sûrement pas de François II car les chantiers qu’il a lancés suscitent trop de craintes. En même temps, il ne sera pas possible de revenir radicalement en arrière car ses actions ont eu un impact positif sur l’opinion publique et ont répondu aux désirs de nombreux catholiques. Le prochain pape ne pourra pas être strictement conservateur.
En 2015, vous parliez d’un homme parmi les loups, qui étaient-ils ? Les a-t-il domestiqués ?
Au départ, il s’agissait de cardinaux très connus comme l’Américain Raymond Burke ou l’Allemand Ludwig Gerhard Mueller. Puis, les loups, les opposants de François, sont devenus plus nombreux et plus agressifs au fil des années. L’Église a vécu dix ans de guerre civile - à travers des collectes de signatures, des déclarations, des conférences - favorisée par les réseaux sociaux. Sur la fin du pontificat, cette guerre civile s’est atténuée car les conservateurs avaient conscience qu’ils devraient conquérir les votes des modérés lors du conclave. On peut dire que ça a été un pontificat fascinant mais certainement tumultueux.