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ENTRETIEN. Droits de douane américains : « Non, ce n’est pas la fin du libre-échange », estime cette économiste... |
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Paris, le 6 octobre 2025. Spécialiste du commerce international, Isabelle Méjean est professeure au Département d’économie de Sciences Po. © Le Courrier de l’Ouest – Josselin CLAIR
Droits de douane imposés par Donald Trump, riposte de la Chine, réponse européenne, transition écologique… Spécialiste du commerce international et professeure au département d’économie de Sciences Po, Isabelle Méjean a accepté de décrypter, pour Le Courrier de l’Ouest, une année 2025 déstabilisante pour l’économie mondiale.
Difficile d’y voir clair en 2025, quand on parle commerce international. Une (grosse) partie de l’explication se trouve dans la promesse – tenue – de Donald Trump. À son retour à la tête des États-Unis, le président a fait grimper les droits de douane. De quoi bousculer ses partenaires mais aussi réaliser un tour de force sur le plan diplomatique. Décryptage avec la Meilleure jeune économiste de France 2020 et professeure au Département d’économie de Sciences Po, Isabelle Méjean.
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Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a-t-il sonné le coup d’arrêt de décennies de libre-échange ?
Isabelle Méjean : « C’est une date clé, qui a marqué un changement important sur l’organisation du commerce international. Ce qui est vraiment nouveau, c’est le niveau des droits de douane imposés par Donald Trump. Mais non, ce n’est pas la fin du libre-échange. Le commerce international, c’est beaucoup plus que les États-Unis et on continue à avoir des échanges importants. Y compris vers les USA. »
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L’année 2025 a été jalonnée de rebondissements sur ce sujet. Quelles grandes étapes retenez-vous ?
« Évidemment, il y a eu le « Liberation Day », le 2 avril. C’est là que s’est concrétisée la nouvelle politique commerciale américaine. Mais dès l’élection de novembre 2024, on savait qu’on allait rentrer dans une phase compliquée. Le premier mandat Trump avait déjà montré qu’il n’hésitait pas à faire ce qu’il disait. Ensuite, il y a eu toutes les annonces importantes de deals passés avec différents états. Avec le bras de fer entre les États-Unis et la Chine, pendant quelques semaines en avril-mai. Un accord a été trouvé, suivi d’autres, avec un certain nombre de pays, et l’Europe, au milieu de l’été. »
L’Europe justement, comment se positionne-t-elle entre les États-Unis et la Chine ?
« Le plus surprenant dans tout ça, c’est l’accord entre les États-Unis et l’Europe. Il faut bien comprendre que le commerce international est structuré en trois blocs de taille similaire – Chine, Europe et États-Unis – et de plein de petits pays qui ne sont pas en position de force. Les États-Unis ont utilisé leur puissance hégémonique pour essayer d’imposer des droits de douane unilatéralement, donc d’augmenter le coût de l’accès au marché américain. Les petits pays ont signé des accords, ce qui est normal, ils ne peuvent pas faire grand-chose de plus. La Chine a joué son rôle de grande puissance commerciale en entrant dans la confrontation. Et l’Europe a joué le petit pays. Non seulement elle a passé un deal avec les États-Unis (un taux de 15 % sur les exportations européennes, N.D.L.R.) mais en plus, elle a accepté de baisser ses droits de douane sur les produits américains. C’est surprenant, parce que ça veut dire que les Européens renoncent à ce qu’on appelle la clause de la nation la plus favorisée
, qui est le principe conducteur de l’OMC (Organisation mondiale du commerce, N.D.L.R.). Cette règle veut que les membres de l’OMC doivent étendre tout avantage commercial accordé à un partenaire commercial à tous leurs autres partenaires. En accordant aux États-Unis un droit de douane plus favorable qu’au reste du monde, l’Europe ne respecte pas ce principe. »
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Cela ne montre-t-il pas que les recours se résument à se soumettre ou riposter ?
« Les recours ne sont jamais faciles quand on a une puissance hégémonique qui change les règles du jeu. Si on ne met pas en place des règles, les gros pays peuvent imposer aux petits des droits de douane très élevés. Dans l’après-guerre, il y a eu cette volonté américaine de mettre en place des règles qui permettent de négocier de manière multilatérale, de réduire de manière réciproque les droits de douane, avec l’idée que le libre-échange serait une source de croissance économique pour tout le monde. Et aussi avec l’idée qu’ils seraient un outil de pacification des relations internationales. Ça a été possible parce que les États-Unis ont voulu le faire. À partir du moment où les Américains arrêtent de respecter les règles du jeu, ça déstabilise tout le système. »

Paris, le 6 octobre 2025. Isabelle Méjean a récemment fait un parallèle entre guerre commerciale et potentialité d’un conflit armé. CO – Josselin CLAIR
Quels sont les scénarios possibles pour la suite ?
« Tout est encore flou. Ce qui est certain, c’est que ces droits de douane vont rester pendant longtemps parce qu’il est toujours difficile de les diminuer. Ce qu’on ne sait pas, en revanche, c’est si Trump va s’arrêter là. Et même s’il s’arrête là, on ne sait pas ce qui va advenir de l’OMC. L’un de ses organes principaux, qui gère le règlement des différends, ne fonctionne plus depuis 2019 parce que les États-Unis ont bloqué la nomination de juges… »
Dans une étude publiée en juin, vous envisagez la possibilité que la guerre commerciale se transforme en conflit armé…
« Aujourd’hui, un certain nombre de puissances hégémoniques utilisent le commerce à des fins géopolitiques. Tout d’un coup, la coercition est redevenue un outil très courant. Trump l’utilise, la Chine et la Russie aussi. Dans cet article, on réfléchit à la manière dont la structure des échanges internationaux entre ces pays affecte la probabilité qu’un conflit géopolitique soit réglé soit par la diplomatie, soit par la guerre. Ce que l’on sait, c’est que quand deux pays sont très interdépendants l’un de l’autre du point de vue commercial, ils ont plus de facilité à régler leurs disputes géopolitiques par la diplomatie, parce que la guerre est très coûteuse.
Mais ce qui s’est passé après l’entrée de la Chine dans l’OMC (en 2001), c’est qu’elle s’est intégrée au reste du monde d’une manière très asymétrique : elle a beaucoup plus inondé les marchés de leurs partenaires qu’elle ne s’est ouverte aux produits étrangers. Ça a créé des déficits assez persistants. Du point de vue de la diplomatie, ça déséquilibre aussi les rapports de force. Les États-Unis ont perdu en pouvoir diplomatique. Finalement, ce que fait Donald Trump c’est sacrifier l’économie pour récupérer du pouvoir de négociation. Cette stratégie de découplage réduit le coût des conflits, donc il augmente la conflictualité et la probabilité d’une guerre. »

Paris, le 6 octobre 2025. Le deal signé entre l’Union européenne et les États-Unis étonne l’économiste à plus d’un titre. CO – Josselin CLAIR
Est-ce que ça explique aussi la position de l’Europe ?
« Aucun modèle théorique ne prédisait que l’Europe allait signer un deal avec les États-Unis. C’était très contre-intuitif. J’y vois deux explications possibles. La première tient à ce qu’on appelle les intérêts spécifiques. En moyenne, ce n’est pas une bonne idée de signer un deal parce que ça dégrade la position de négociation européenne par rapport aux États-Unis. Mais certains secteurs, dont l’industrie automobile européenne, sont mieux avec le deal que sans. Peut-être que la Commission européenne est très influencée par le poids de l’industrie automobile. C’est une explication purement économique.
« L’autre explication, c’est de dire que l’Europe devait à tout prix conserver l’appui américain en Ukraine pour que la situation ne dégénère pas. On voit bien que cette question du lien entre la géopolitique et l’économie est très présente aujourd’hui et qu’on peut difficilement raisonner uniquement en termes de rationalité économique. »
Que peuvent craindre les PME de nos territoires qui exportent vers les États-Unis ?
« Ce que les entreprises ont raison de craindre, c’est le fait qu’on ne sait pas du tout s’il y a un accord au final ! La Commission européenne s’engage sur des investissements européens aux États-Unis, mais ça ne veut rien dire. Ce n’est pas elle qui décide qui investit quoi. Les 15 % sont là, mais peut-être qu’ils vont être supprimés par la Cour suprême américaine. Et même si ce n’est pas le cas, Trump peut très bien, tout d’un coup, décider de revenir à 40 %.
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« En France, les secteurs les plus exposés sont le luxe, les vins et les spiritueux. Mais heureusement, il est très rare que des PME dépendent uniquement du marché américain. L’Europe reste une économie assez fermée : on importe principalement depuis chez nous et on exporte principalement chez nous. 15 %, c’est absorbable pour la plupart des entreprises. Mais ce qui a changé, c’est vraiment ce gros trou noir de l’organisation des échanges pour les dix ou vingt prochaines années. Ça signifie aussi que les entreprises qui envisagent d’investir sur le marché américain n’ont aucune idée de ce qui va se passer. »
Les entreprises peuvent être tentées de se replier sur le marché français et européen. Est-ce une bonne idée ?
« Quand le monde est très incertain, il est naturel d’investir plutôt domestiquement, où c’est un peu moins risqué. De ce point de vue, il y a des chances qu’on observe une forme de démondialisation. Ce n’est pas de la relocalisation mais une forme de baisse de l’internationalisation dans l’investissement. »
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Toutes ces tensions pèsent déjà sur la croissance mondiale. Dans ce contexte, est-il opportun de privilégier la réduction de la dépense publique pour réduire la dette ou à l’inverse, de miser plutôt sur la consommation ?
« Les coûts dont on parle sur la démondialisation, les droits de douane sont là pour très, très longtemps. Ce n’est pas conjoncturel mais structurel. Pour donner un ordre d’idée, quand Donald Trump était en campagne, il y a eu beaucoup d’estimations du coût des droits de douane annoncés pour les États-Unis. C’était de l’ordre de 2 000 à 5 000 dollars par an et par ménage. C’est beaucoup, mais ça ne fait pas rentrer en récession. En revanche, la question de la dette est conjoncturelle. Tous les économistes s’accordent pour dire qu’il faut réduire la dette parce qu’aujourd’hui, elle n’est pas problématique au sens où les taux sur lesquels on emprunte sont petits. Mais il y a un risque qu’ils deviennent gros et que l’inflation reparte. »
On parle très peu de transition écologique. Pourtant, ce sujet pourrait être vu comme un plan de relance qui dépasse les frontières, un objectif commun ?
« Il est dramatique que ces questions passent au second plan. On a toujours pensé que l’Europe était très stricte en ce qui concerne les réglementations environnementales. Or, elle a consenti certains reculs dans les négociations avec les États-Unis. Les gens disent souvent, à raison, que le commerce international est l’ennemi de l’environnement. Mais ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que les règles de l’OMC prévoient des exceptions pour des questions environnementales. Au moment où les grosses puissances économiques et commerciales que sont la Chine, l’Europe et les États-Unis avaient envie d’avancer, je pense que l’OMC aurait été un lieu naturel pour le faire.
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« Il y a une autre question : est-ce que l’environnement peut être un facteur de croissance ? On voit bien qu’en Chine, aujourd’hui, c’est le cas. Il n’y a pas que l’Europe qui fait des choses. La Chine a mis en place notamment une politique industrielle très ambitieuse sur certains segments de l’économie verte. On s’en rend compte aujourd’hui avec les véhicules électriques mais il y a aussi toute l’expérience des panneaux solaires. Ça rapporte à partir du moment où des grandes puissances économiques poussent la transition. Il n’y a pas de raison que l’Europe ne profite pas de ça. Le problème, c’est que l’Europe est en train de se faire dépasser technologiquement. »

Paris, le 6 octobre 2025. Le recul des questions environnementales en matière d’économie est une erreur, pour Isabelle Méjean. CO – Josselin CLAIR
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A-t-on réellement su tirer les leçons du Covid ?
En 2020, tandis que le Covid faisait fermer les frontières et renvoyait les salariés chez eux, les Européens prenaient conscience de leur dépendance économique vis-à-vis de la Chine. Métaux rares, composants électroniques, pièces automobiles… de nombreuses industries se sont retrouvées en mal d’approvisionnement. Ce sujet était complètement absent des politiques publiques
», rappelle Isabelle Méjean. On a commencé à s’en saisir en disant qu’il était scandaleux de ne pas fabriquer de masques sanitaires en France… On était complètement à côté de la plaque
! C’est l’importation massive de masques chinois et l’échange de vaccins au niveau mondial qui nous a permis de sortir du confinement. Le commerce international a très bien marché à ce moment-là. En revanche, on a eu de gros problèmes d’approvisionnement sur des produits qu’on n’avait pas en tête
.
»
Depuis, les États-Unis et l’Europe ont pris le taureau par les cornes, débloquant de nombreux budgets afin de sécuriser leurs chaînes de valeurs. On a accepté de payer plus cher pour assurer nos approvisionnements. Ça a été une bascule dans les discours politiques
», observe l’économiste. Mais, cinq ans après, on mesure encore très mal l’efficacité de ce genre de politiques, qui sont très coûteuses
», estime-t-elle. Pour sécuriser l’approvisionnement en métaux critiques, il faut rouvrir des mines
: ça nécessite beaucoup d’investissement et c’est très polluant. Ou bien il faut passer des accords commerciaux avec des pays qui ont des réserves. Tout ça reste marginal, coûteux et très incertain.
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Bio express
> Née le 29 novembre 1980 à Nancy.
> 2006 : soutient sa thèse à l’Université Paris 1, portant sur la « Segmentation des marchés internationaux et mondialisation en économie ouverte ».
> 2007-2021 : professeure à l’École Polytechnique.
> 2020 : reçoit le prix de Meilleure jeune économiste de France, décerné par Le Monde
et le Cercle des Économistes.
> Depuis 2021 : professeure au Département d’économie de Sciences Po.
> Juin 2025 : Publie l’étude « L’intégration commerciale est-elle toujours vecteur de paix ? », avec Thierry Mayer et Mathias Thoenig, dans la revue « Comprendre son temps ».