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Angers. Un sociologue : « L’instruction à domicile n’est pas l’apanage des classes favorisées »... |
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Le sociologue Philippe Bongrand s’est intéressé à l’instruction à domicile en raison de la marginalité du phénomène. © DR
Pour le sociologue Philippe Bongrand, il est difficile de réduire le choix de l’instruction à domicile à sa composante idéologique. Pour lui, les raisons de ce choix sont aussi multiples que l’origine sociale des parents. Entretien.
Mais qui opte pour l’instruction à domicile ? C’est autour de cette question que travaille le sociologue Philippe Bongrand, maître de conférences à CY Cergy Paris Université. Il a répondu à nos questions.
Entre 2010 et 2018, le nombre d’enfants bénéficiant de l’instruction à domicile est passé de 18 818 à 35 950 (Source : Rapport de commission d’enquête du 7 juillet 2020, « Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble »). Comment l’expliquez-vous ?
Déjà , les familles sont mieux recensées depuis les années 90. Cette hausse est à relativiser, car on est sur des micro-effectifs : ça représente 0,37 % des élèves qu’il faut séparer en deux catégories. Certains suivent des cours au CNED avec l’accord de l’Éducation nationale, l’enfant est alors scolarisé (mais à la maison). D’autres n’ont pas d’inscription à l’école, même à distance. C’est la deuxième catégorie qui a le plus augmenté récemment.
Quelles sont les raisons invoquées par les parents pour retirer leurs enfants du système scolaire ?
Comme chercheur dans l’équipe au sein de laquelle je travaille, je me base sur les déclarations officielles faites lors de l’enquête obligatoire, faite par la mairie du lieu de résidence des parents. Mais les données statistiques sont encore insuffisantes. J’ai quand même pu remarquer une grande diversité des motivations. Certains invoquent le « respect des rythmes de l’enfant ». D’autres aimeraient scolariser leur enfant, mais ça ne se passe pas bien et ils n’ont pas trouvé d’autres manières de faire. Pour certains, c’est un choix argumenté, pour d’autres c’est transitoire.
Il existe aussi des motivations idéologiques.
Il y a des familles qui trouvent l’Éducation nationale trop laxiste. D’autres vont trouver que l’école fonctionne trop sur le mode de la compétition. Ce serait une erreur de réduire le développement de l’instruction en famille à ce seul aspect. Des raisons idéologiques peuvent très bien se combiner avec des raisons plus pratiques.
Est-il possible de situer socialement les parents qui optent pour ce type d’instruction ?
Contrairement aux enfants scolarisés, l’État ne connaît pas la profession des parents d’enfants non scolarisés. On travaille actuellement à une enquête statistique sur le sujet. Cependant, on a pu rencontrer de tous les milieux : l’instruction à domicile n’est pas l’apanage des classes favorisées. On imagine des parents bobo, écolo, marginaux… Ce n’est pas forcément le gros des troupes.
Plus personnellement, pourquoi avez-vous choisi de travailler sur ce thème ?
J’ai fait une thèse sur la manière dont l’État a convaincu les familles de jouer le jeu de l’école. Ce qui n’était pas le cas lors de la IIIe République. Il y a eu une conversion de la population française au jeu scolaire. Quand j’ai soutenu ma thèse, on m’a demandé où étaient les résistants. J’ai cherché et trouvé ces gens qui, sociologiquement, sont fascinants : ils se tiennent à l’écart d’une norme sociale extrêmement puissante.