Affaire de l’Express Quimper-Paris : le dernier voyage énigmatique de Paul Bonamy... |
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Le jeudi 24 mai 1956, le train express 720 Quimper-Paris s’arrête à la gare Montparnasse. Dans un compartiment de première classe, le corps sans vie de Paul Bonamy, inspecteur honoraire de la SNCF, est retrouvé. L'enquête sera longue et complexe. © AdobeStock
Le jeudi 24 mai 1956, le train express 720 Quimper-Paris s’arrête à la gare Montparnasse. Dans un compartiment de première classe, le corps sans vie de Paul Bonamy, inspecteur honoraire de la SNCF, est retrouvé. L’enquête , longue et complexe menée à Angers, sera élucidée par un drôle de hasard. Ce crime, prémédité, froid et gratuit, va bouleverser la France d’après-guerre et marquer durablement les mémoires d’Angers...
« Jamais je n’avais vu pareille scène dans un train »
Le jeudi 24 mai 1956, le train express 720 Quimper-Paris s’arrête à la gare Montparnasse. Dans un compartiment de première classe, le corps sans vie de Paul Bonamy, inspecteur honoraire de la SNCF, est retrouvé. L’enquête, longue et complexe, sera élucidée par un drôle de hasard. Ce crime, prémédité, froid et gratuit, va bouleverser la France d’après-guerre et marquer durablement les mémoires d’Angers...
Crime du Rapide Quimper-Paris
Le soir du 23 mai 1956, Paul Bonamy, 75 ans, prend place à bord du train express 720 Quimper-Paris, qui arrive à la gare de Paris-Montparnasse à 7h10. Il voyage seul, comme à son habitude, pour ses affaires entre les régions bretonne et parisienne. Bonamy est décrit par ses proches comme « un homme droit, discret, passionné par le rail ». À l’arrivée du train à Paris, le lendemain matin, un contrôleur découvre la porte du compartiment wagon-couchettes de 1er classe entrouverte. Sur la banquette, Bonamy gît, le crâne fracassé, du sang sur les coussins. Sa tête a été recouverte d’un imperméable. Son portefeuille a disparu. Et il porte une blessure à la tempe gauche. L’homme aurait-il été victime d’une arme à feu ? Aucune balle n’est retrouvée sur les lieux du crime. En attendant des réponses, l’émoi est immense à la SNCF et dans la presse nationale. Le crime, d’une rare violence, frappe par sa gratuité apparente.
« Nous avons trouvé M. Bonamy allongé, ensanglanté, la tête enfoncée. Jamais je n’avais vu pareille scène dans un train. », Témoigne M. Armange, le contrôleur SNCF du train, qui avait vérifié le titre de transport du voyageur à 22h45. Il procède d’ailleurs à une deuxième vérification quarante minutes avant que le train n’entre en gare de Montparnasse. Il est alors 6h30. Mais là, le voyageur est étendu. Le contrôleur déclare alors n’avoir pas voulu le déranger encore une fois, comme il le rapporte confusément dans la presse le 25 mai 1956.
Fait surprenant au moment de la macabre découverte : la porte du compartiment n’était fermée « au carré ». Le carré est cette clé spéciale dont disposent les employés de la Société des chemins de fer pour ouvrir les portes. En revanche, les portes d’accès au wagon de première classe sont hermétiquement closes. Si l’assassin venait d’un autre wagon, on doit en conclure qu’il disposait d’un carré ou d’un passe-partout analogue. A moins qu’un voyageur d’un compartiment voisin ne se soit introduit dans celui où dort Paul Bonamy...
Alors qui se trouve dans la couchette d’à côté ?
Deux voyageurs sont montés en gare de Rosporden. L’un porte un costume sombre et semble âgé d’une trentaine d’années. L’autre plus âgé est de forte corpulence. Les deux hommes montent d’ailleurs dans le train sans billet leur donnant droit à une couchette. Mais ils se rapprochent du contrôleur pour demander à payer un supplément. Dans l’autre compartiment jouxtant celui de la victime, deux femmes et un homme, dont les policiers connaissent l’identité.
Ancien Inspecteur de la SNCF, la victime âgée de 75 ans était secrétaire général du Syndicat des épiciers en gros du Finistère. L’homme a la vie bien rangée habite avec sa femme et ses filles, dans une villa à Bellevue, en Seine-et-Oise. On ne lui connaît pas d’ennemis.
Ses fonctions nécessitaient qu’il fasse de fréquents voyages entre la région parisienne et Quimper, ville qu’il a quitté le mercredi soir par le train. Ce dernier prévoyait de rejoindre sa femme, sa fille et sa sœur, alors en vacances à Tours. Il aurait donc dû changer de train à Angers à 2h57. La carte SNCF dont il dispose ne permet pas de savoir avec exactitude le trajet qu’il comptait accomplir. Et l’heure de l’assassinat est difficile à déterminer.
L’enquête à Angers : premiers pas dans l’obscurité
L’enquête est confiée au commissaire Vasseur et à son collègue Steiner, de la première brigade mobile d’Angers. Premier constat : les policiers se heurtent à une absence totale de témoins. Personne n’a rien vu, rien entendu. L’énigme est difficile à démêler. D’ailleurs, les rares assassinats commis dans un train (ainsi celui du préfet Barrère, le 13 janvier 1886, ou de Mme Garola, le 15 novembre 1936) ont toujours donné lieu à des enquêtes compliquées, dont certaines n'aboutirent que plusieurs années après la date du crime, ou n'aboutirent pas du tout, comme pour la disparition jamais élucidée en septembre 1890 de Louis le Prince, l’inventeur du cinématographe, dans le train direct Dijon-Paris.
Les passagers du wagon sont interrogés, sans succès. Seul indice matériel : le portefeuille de la victime a disparu. Mais détail étrange, un porte-carte placé dans la poche de son veston contenant 12 000 francs a été oublié par le ou les auteurs. Les enquêteurs penchent pour la thèse du crime crapuleux. Puis la presse s’empare de l’affaire, titrant sur le « mystère du compartiment fermé », sur « le crime du Quimper-Paris ». Les enquêteurs explorent toutes les pistes : vengeance, règlement de comptes, crime de rôdeur. Pendant près d’un an, plusieurs suspects sont interrogés, mais les diverses pistes suivies en Bretagne sont abandonnées. Rien ne permet d’orienter l’enquête.
« Le vol était le mobile du crime, le portefeuille de la victime, contenant 3 000 francs, ayant disparu, bien qu’un porte-carte contenant 12 000 francs eût échappé aux assassins. » — Extrait du rapport d’enquête cité dans Le Monde.
L’affaire piétine, la presse s’impatiente
Pendant près d’un an, les enquêteurs ont du mal à raccrocher les wagons. L’enquête piétine. Plusieurs suspects sont interrogés, mais les pistes sont abandonnées. La SNCF coopère pleinement, la police multiplie les auditions, mais aucune piste n’en ressort. Qu’est-il arrivé au voyageur du rapide Quimper-Paris ? Le mystère reste entier.
La presse nationale et régionale suit l’affaire avec attention. Les journaux relatent l’angoisse des voyageurs, la mobilisation des forces de l’ordre, et la douleur de la famille Bonamy.
« Nous ne comprenons pas comment un tel crime a pu être commis dans un train bondé, sans que personne ne s’en rende compte. » — déclare le commissaire Vasseur, cité dans Le Monde.
Un rebondissement inattendu
Le 5 avril 1957, soit près d’un an après le crime, un total hasard relance l’enquête. Trois jeunes hommes d’Angers, âgés entre 17 et 19 ans, issus de familles respectées, sont arrêtés pour une série de vols à main armée... Ils ont commis trois agressions. Le 16 mars contre un boucher angevin M. Brunetière, et 4 jours avant leur arrestation, ils attaquent deux pompistes d’Angers. Très rapidement, ils avouent être les auteurs des délits. Mais quel lien avec le crime de l’Express Quimper-Paris ?
De bons élèves, sportifs... Trois fils de famille issus de la bourgeoisie angevine...
Les trois jeunes hommes sont identifiés. Il s’agit de Jean-Claude Genêt, 18 ans, fils d’un lieutenant-colonel au 6e génie d’Angers, et de deux frères, Jacques de la H., 19 ans et Jean-Paul de la H., 17 ans, dont la mère blanchisseuse semble accaparée par l’éducation de ses deux enfants de 6 et 8 ans, et dont le père est un officier de marine marchande, aux absences fréquentes.
Lors des interrogatoires menés par le commissaire divisionnaire Chavalor, chef de la brigade mobile d’Angers, et son adjoint le commissaire Le Teste, des éléments troublants apparaissent. Les trois jeunes délinquants sont l’auteur de pas moins d’une trentaine de vols de voitures et d’une dizaine de cambriolages. C’est en novembre 1955 que Jacques et Jean-Paul commettent leur premier méfait, en perçant la cloison de l’appartement d’un ami de leur famille... dans l’intention de piller le coffre-fort.
Leurs papiers personnels sont passés au crible des enquêteurs. C’est alors qu’un carnet, daté du 24 mai 1956 et appartenant à Jean-Claude Genêt attire l’attention. Dans l’un des feuillets, l’on peut lire la mention « Turbin », suivie de signes mystérieux. Or à cette époque, un seul crime a été rapporté dans la région angevine : celui du crime de Quimper-Paris. Les enquêteurs font alors le parallèle entre ces malfaiteurs et le meurtre non élucidé, ayant eu lieu, un peu moins d’un an auparavant.
Pressé de questions, l’un d’eux... finit par avouer. Dans l’extrait « Le soir illustré » datant du 19 juin 1958, l’hebdomadaire relate les propos de Jacques de la H. :
« - Pourquoi vous le cacher ! avoua-t-il. Nous avons besoin d'argent pour nos vacances ! Je suis, en effet, le chef d'une petite bande bien organisée ! Voulez-vous des noms ? Et il cita ceux de son frère Jean Paul, âgé de dix-sept ans et d'un ami Jean-Claude, âgé de 20 ans. - Nous formions la bande des J 3. Tant que j'y suis, autant vous dire que nous sommes également les auteurs du crime commis sur le Paris-Quimper ! Vous savez, l'assassinat de M. Bonamy. Son portefeuille ne contenait que trois mille francs. Une paille ! »
Puis c’est au tour de Jean-Claude Genêt de procéder aux aveux :
« Nous avions décidé, mes amis et moi, de faire un coup dans un train. Avec Jacques de la H., je suis monté à Nantes dans le Quimper-Paris. Nous avons remarqué M. Bonamy, qui était seul dans son compartiment. C’est moi qui l’ai frappé à coups de matraque et lui ai volé son portefeuille, qui contenait 3 000 francs. Nous sommes descendus au Mans, où Jean-Paul de la H. nous attendait avec une voiture volée. » - extrait du procès-verbal d’interrogatoire.
Tous sont issus de la bourgeoisie angevine, bons élèves, sportifs, sans passé criminel connu avant leur série de vols. Leur mobile, selon leurs propres mots : « l’ennui, le goût du risque, l’envie de faire un coup, de se faire de l’argent pour les vacances ».
« Nous voulions simplement vivre une aventure. On ne pensait pas que cela irait si loin. » déclare Jacques de la H..., lors de l’instruction.
L’instruction judiciaire : révélations et tensions
L’arrestation des trois jeunes hommes provoque un séisme à Angers et au-delà. Les familles, notables respectés, sont abasourdies. Les journaux s’emparent de l’affaire, titrant sur « le crime des fils de famille ».
Les deux frères Jacques et Jean-Paul sont décrits comme très indisciplinés. D’après l’article du Monde datant du 10 mai 1957, « il semble que Jacques de la H. était un sujet intelligent, malgré le retard de ses études, puisqu’à 19 ans, il venait seulement d’obtenir la première partie de son baccalauréat et préparât la seconde, en philosophie. Il y a trois ans il avait gagné le concours de la bourse Zellidja, qui lui valut de faire un voyage de quinze jours en URSS. Quant à Jean-Claude Genêt, moins doué que ses deux complices, à vingt ans passés, il préparait toujours son baccalauréat, - il semblait d’un caractère renfermé. Ses seules fréquentations étaient Jacques et Jean-Paul de la H. Pour les rejoindre et se dérober à la surveillance de son père, il s’échappait souvent la nuit de sa chambre en utilisant une corde à nœuds ».
L’instruction est confiée au juge d’instruction du Mans. Les trois jeunes comparaissent devant les assises de Maine et Loire, qui ordonne une série d’expertises psychiatriques. Les interrogatoires révèlent ainsi la froideur des accusés. Jean-Claude explique : « Je n’ai pas eu peur. Je voulais voir ce que ça faisait de frapper quelqu’un. »
Jacques de la H. déclare, lors d’une confrontation : « On ne pensait pas tuer. Mais quand il a crié, on a paniqué. »
Les experts psychiatres s’interrogent sur la personnalité des jeunes : absence de remords, fascination pour la violence, influence du groupe. Les familles, effondrées, tentent de comprendre ce qui a pu pousser leurs fils à commettre l’irréparable.
La presse régionale publie des extraits de lettres écrites par les accusés à leurs parents depuis la prison :
« Je regrette tout, je ne voulais pas te faire de mal, maman. » extrait de la lettre de Jean-Paul de la H... à sa mère, citée dans Le Courrier de l’Ouest.
Le procès : la France retient son souffle
Le procès s’ouvre le 8 décembre 1957 devant la cour d’assises de la Sarthe. La salle est comble. Les journalistes venus de tout le pays relatent chaque détail. Les accusés, têtes basses, écoutent la lecture de l’acte d’accusation. Les familles sont présentes, dignes mais anéanties.
Le président de la cour interroge Jean-Claude Genêt : « Pourquoi avoir choisi ce vieil homme ? » Réponse de l’accusé : « Il était seul. C’était plus facile. »
Les débats sont passionnés. La défense plaide l’immaturité, l’influence du groupe, la perte de repères dans une jeunesse « dorée », livrée à elle-même. L’accusation insiste sur la préméditation, la sauvagerie du geste, l’absence de remords. Les témoins défilent à la barre : contrôleurs, policiers, proches de Bonamy, dont la famille, bouleversée, prend la parole :
« Nous voulons comprendre pourquoi notre père a été tué. Ce crime n’a aucun sens. » déclare la fille de la victime, à l'audience du 10 décembre 1957
La presse et l’opinion : une France sidérée
La presse nationale suit le procès au jour le jour. Les éditoriaux s’interrogent sur la jeunesse, l’ennui, la montée de la violence gratuite. Le Figaro titre : « Quand la jeunesse dorée sombre dans le crime ». France-Soir publie un reportage sur « La ville d’Angers sous le choc ».
Les lecteurs écrivent aux journaux, partagés entre incompréhension et colère.
« Comment des enfants bien élevés peuvent-ils commettre de tels actes ? » — Lettre de lecteur, Ouest-France, décembre 1957.
Les débats sur la responsabilité des parents, l’éducation, la société agitent les colonnes des journaux et les conversations de café.
Une condamnation à mort, deux à vingt ans de travaux forcés
Les jurés et la cour d'assises de Maine-et-Loire ont rendu vendredi après-midi leur sentence dans l'affaire des J-3 d'Angers. Accusé d'une centaine de vols d'automobiles, de trois hold-up et enfin de l'assassinat de M. Bonamy, retraité de la S.N.C.F., dans le rapide Quimper-Paris, l'auteur du crime, Jean-Claude Genêt, a été condamné à la peine de mort. La chambre criminelle de la Cour de cassation rejettera le pourvoi de Jean-Claude Genêt, " J 3 d'Angers ", condamné à mort le 13 juin par la cour d'assises de Maine-et-Loire pour sa participation, avec deux camarades, au meurtre de M. Bonamy. Il sera finalement gracié par le président de la République en novembre 1958.
Ses complices – les deux frères - écopent chacun vingt ans de travaux forcés, étant mineurs au moment des faits. La cour souligne la préméditation, la violence, mais aussi l’absence d’antécédents.
A l'annonce de la sentence de mort dont il venait d'être frappé, le jeune criminel a blêmi mais n'a pas laissé apparaître d'autre émotion. Les accusés, livides, sont emmenés sous bonne garde. C’est au tour des familles d’éclater en sanglots. Après le verdict, la cour a tenu une audience civile. Elle a alloué 2 millions de francs de dommages et intérêts à Mme Bonamy. 1 million 500 000 francs et 6 millions de francs à ses deux filles.
« Nous avons perdu nos fils, mais la justice devait passer. » témoigne le père de Jacques de la H., cité dans la presse locale.
La presse salue la sévérité du jugement, tout en s’interrogeant sur la réinsertion possible des jeunes condamnés.
La postérité de l’affaire : un choc durable
L’affaire du meurtre du rapide Quimper-Paris marque durablement la mémoire collective. La SNCF renforce ainsi la sécurité à bord des trains de nuit. Les compartiments sont désormais inspectés plus régulièrement, et la formation du personnel est revue. Des années plus tard, l’affaire reste un cas d’école dans les annales judiciaires françaises. Elle interroge toujours sur la part d’ombre de la jeunesse, la fragilité des certitudes et la violence qui peut surgir là où on l’attend le moins.
Sources
- Le Monde (9 mai 1957) — Trois jeunes gens d’Angers…
- Le Monde (10 mai 1957) — Les trois assassins de M. Bonamy…
- Le Monde (16 juin 1958) — Verdicts sévères…
- Le Monde (26 août 1958) — Tribunaux