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Les nomades du nucléaire dans un roman1 |
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Mariée et mère de trois enfants, Élisabeth Filhol, originaire du Sud-Ouest, vit depuis trois ans à Angers.
L'Angevine Élisabeth Filhol publie son 1er roman, qui traite d'un sujet quasi-tabou, la sous-traitance dans les centrales nucléaires.
Elle clôt, d'entrée de jeu, le débat : « Je ne suis ni pro ni anti-nucléaire. » La centrale, le premier roman de l'Angevine Élisabeth Filhol, 44 ans, emboîte le pas à un intérimaire du nucléaire. Un style vif et tendu donne corps à une histoire romancée, mais bien documentée. Un coup de maître, mais pas un coup d'essai : « J'ai écrit mon premier manuscrit à l'âge de 26 ans. Puis deux à trois autres. J'ai toujours aimé écrire dans les trous de mon emploi du temps. La centrale est mon premier manuscrit publié. Je l'ai envoyé par la poste à P.O.L., un éditeur de littérature contemporaine française, qui a été aussitôt séduit... même s'il a trouvé gonflé de traiter un tel sujet dans un premier roman ! »
Vendus au prix du kilo de viande
La centrale s'empare avec lucidité et nuance d'un thème quasi-tabou. « Le point de départ de mon ouvrage, c'est le suicide de trois agents EDF à la centrale de Chinon (Indre-et-Loire), entre août 2006 et janvier 2007. » Élisabeth Filhol va lire des rapports sociologiques, des enquêtes épidémiologiques, visionner des documentaires, consulter des rapports sur Internet. Elle découvre des agents EDF qui ont perdu la main sur la maintenance et qui le vivent très mal. Et des intérimaires corvéables, ces nomades qui naviguent d'une centrale à l'autre, au fil des missions.
Le principal intérêt de son roman, car c'en est bien un, est de donner la parole à ces salariés « qui vendent leur corps au prix du kilo de viande », en encaissant des radiations contrôlées quotidiennement. S'ils dépassent la dose annuelle, plus de travail... « Ils sont formés techniquement, mais pas psychologiquement »,précise l'écrivaine.
Même protégés, les intérimaires du nucléaire peuvent hésiter à descendre dans une « piscine » vide, profonde de 15 m, pour décontaminer à la serpillière des composants radioactifs.
Quand la tempête menace d'exploser dans leur tête, ils s'accrochent au bateau de la solidarité. « J'ai fait une mission dans les Ardoisières, à Trélazé », révèle Élisabeth Filhol, qui a longtemps travaillé dans des cabinets d'audit et d'expertise, après une formation gestion-finances à Paris-Dauphine. « Au fond de la mine, la pénibilité de la tâche est telle que les hommes sont « obligés » d'être solidaires. C'est une question de survie psychologique. »
Elle n'en revient toujours pas quel'on fasse peser sur des intérimaires la responsabilité de notre sécurité pour des raisons de coût. Les sous-traitants se sont multipliés, et la parole syndicale a disparu au sein du cortège invisible des salariés précaires. Élisabeth Filhol leur (re)donne vie, dans un roman où la fiction est très proche de la réalité.
Laurent BEAUVALLET.
La centrale, d'Élisabeth Filhol. Éditions P.O.L., 14,50 €.
Pour plus d'infos, visiter le site dédié : www.ledecontamineur.com