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« Tu ne comprends la crue que lorsque tu la vis » : son village a été noyé, André a appris à vivre avec les inondations... |
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Cheffes, le 2 mars 2026. André Grazélie a eu 38 centimètres d’eau cet hiver dans sa maison. Il en avait eu 1,12 m en 1995. © CO - Josselin Clair
Les eaux de la Sarthe, de la Maine ou encore de la Loire sont revenues dans leur lit, ou presque. Mais les inondations majeures, à Cheffes, Rochefort-sur-Loire ou Béhuard, comme celles vécues en février par ces communes du Maine-et-Loire, demeurent une préoccupation constante des habitants qui ont appris à vivre avec.
Même lui s’est laissé surprendre. Il a l’humilité souriante de le reconnaître, alors que les portes et les fenêtres de sa belle bâtisse 1900 des bords de Sarthe sont grandes ouvertes au soleil printanier de ces premiers jours de mars. La chaleur fait du bien aux têtes, aux habitations comme à la végétation qui ont salement trinqué depuis trois semaines.
André Grazélie, 80 ans dans l’année et des crocs aux pieds, s’est laissé piéger moins que d’autres évidemment. Ceux qui savaient et qui n’ont pas pris au sérieux les avertissements de la municipalité et des anciens, les siens notamment. Et ceux qui ne se doutaient de rien mais qui vont mettre longtemps à cicatriser. Au propre comme au figuré. C’est à lui que les néo Cheffois viennent souvent demander conseils pour mieux appréhender la rivière. C’est ainsi que ses voisins du manoir de la Taupinière ont installé leur pompe à chaleur à l’étage…
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Les marques de crue d’André Grazélie en 2026 et en 1995. Josselin Clair
L’ancien navigateur a été à l’origine de la création de l’association des inondés, qu’il aimerait rebaptiser en association des inondables car on est conscient des risques
. Et il avait été au centre de la commémoration des 30 ans de la crue de 1995 l’an passé. Transmettre la culture de la crue, c’est important. En l’absence de crue, les gens ont l’impression qu’on les baratine. Tu ne comprends la crue que lorsque tu la vis vraiment. Les gens ont vu, même si on n’est pas forcément fier d’avoir eu raison. Maintenant, on est tous un peu dans le déni, sans doute pour se protéger
, assène l’octogénaire, plus de vingt ans de tourisme fluvial derrière lui.
La première vraie crue du maire de Cheffes
La crue de fin février 2026 qui a frappé l’Anjou n’est toutefois pas comparable à celle de fin janvier 1995. Elle aura au moins permis au maire sortant Marc Dutruel - qui ne se représente pas - d’en vivre une, après un premier mandat de conseiller municipal puis deux mandats de premier magistrat sans véritables inondations du village. Il en avait plaisanté lors des traditionnels vœux de début d’année.
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André Grazélie avait été l’un des derniers habitants à quitter Cheffes le 20 février dernier. CO
Dans le bourg de Cheffes et ses alentours, la crue du siècle restera bien encore celle de 1995, même si le siècle a changé. Au plus fort des inondations, l’eau a atteint 6,76 m dans le village le 21 février dernier, un peu avant 18 heures, alors qu’elle était montée à 7,38 m il y a 31 ans. Quarante centimètres de plus qu’en 1910 qui fut longtemps la crue de référence, pour la construction des maisons, notamment. Installés à Cheffes en 1908, les grands-parents Grazélie l’évoquaient d’une drôle d’expression : L’eau grande dans le village
.
André Grazélie a également connu la crue de 1952, quand il était allé à l’école sur le dos de son père, puis celle de 1961, qui obligea les Cheffois à aller voter en barque pour le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie.
Mais c’est 1995 qui continue de le hanter. C’était monstrueux. L’ambiance était infernale, violente. On avait quand même dit aux habitants de prendre leurs papiers d’identité et de quitter le village
, se souvient « Dédé », mémoire vivante du petit village des basses vallées angevines. Comme tous les habitants, il avait obéi aux ordres délivrés par haut-parleur depuis des hélicoptères de secours et s’était exécuté la peur au ventre. Dans sa maison de la rue de Beauvais, il avait laissé derrière lui un petit mot inquiétant : Voilà, l’eau est au niveau de 1910. Maintenant, je ne sais pas ce qu’il peut se passer…
L’eau était encore montée de 40 centimètres entre l’évacuation du village et le haut de la crue.
« En 1995, il n’y avait pas de prévision »
En 1995, le fringant octogénaire avait eu 1,12 m d’eau dans sa maison, « seulement » 38 centimètres il y a deux semaines. Il avait remonté tous ses meubles à hauteur de chaises (42 cm) ou à hauteur de table ou de tréteaux (70 cm). Il avait démonté les façades de sa cuisine, où l’aggloméré n’a plus sa place depuis longtemps. Et il avait quitté son village en toute sérénité. En barque. Il y est revenu pour constater les dégâts, minimes, finalement, si ce n’est un problème sur une pompe à fuel. Le grès poreux qu’il a fait poser au rez-de-chaussée a parfaitement joué son rôle de filtre. La peinture micro - poreuse et l’enduit sable et chaux des murs intérieurs ont tenu. Seul le poêle en fonte a pris un peu la rouille. Il y a des années, André Grazélie avait déjà fait rehausser le sol de sa maison de 23 centimètres. Le Centre européen de prévention des risques inondations délivre ainsi de nombreuses astuces pour une maison « zéro dommage ».
Anxiogène, la crue de 1995 aura clairement servi de leçon. De point de référence ultime. Même si un vent de panique gagna un temps Cheffes au plus fort de la crue de 2026, à cause d’une erreur d’interprétation de la vitesse de la montée des eaux. Un centimètre par heure ou deux centimètres, ça change tout.
Cette fois, on n’a pas subi la crue. C’est ça l’apprentissage. Chez nous, la crue n’a plus le caractère de catastrophe imminente. En 1995, il n’y avait pas de prévision, pas de Vigicrues. Cette fois, ça a été beaucoup plus soft
, détaille encore le vieux Cheffois. Tout en reconnaissant qu’il aurait pu encore mieux prévoir cette dernière inondation, s’il s’était mieux intéressé aux chiffres des précipitations de janvier et février dans les basses vallées.
1995, qui ne fit toutefois pas de victime, a laissé des cotes qui permettent aux habitants et à la municipalité d’anticiper, de se retourner. Et une évacuation dans un calme relatif comme le 20 février dernier. Même s’il y avait de la tristesse dans les yeux des Cheffois délaissant leur bourg les bras chargés, certains dans la remorque d’un tracteur.
À Cheffes, on sait désormais qu’il faut évacuer quand la cote Vigicrues de la Sarthe prévoit 6,80 m. Ce qui fut le cas le 18 février. 6,88 m avait même été « pronostiqué ». Les habitants savent qu’ils peuvent réintégrer leurs maisons quand l’électricité est revenue, quand elles sont accessibles à pied sec et qu’elles disposent d’un couchage au sec. Les Cheffois ont aussi appris que les portes en bois, obligatoires dans le périmètre des bâtiments de France, ne sont vraiment pas compatibles avec la récurrence des crues. Une pétition devrait bientôt circuler pour autoriser les Cheffois à poser des portes en PVC. Chez certains habitants, les portes en bois ont tellement gonflé qu’il faut tout casser pour rentrer
, assure André Grazélie.