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ÉDITORIAL. Le Tour de France, c’est comme une chanson d’Édith Piaf, la vie en jaune... |
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Le Tour de France est le troisième événement le plus regardé au monde après les Jeux olympiques et la coupe du monde de foot. Mais il est unique dans le cœur des Français. © Stéphane Geufroi / Ouest-France
Le Tour de France a quelque chose d’unique dans le cœur des Français. C’est le seul monument qui passe à leur porte et laisse une empreinte indélébile dans les mémoires. De quoi est faite cette alchimie incroyable ? Tentative de réponse.
Il quitte les terres de l’Ouest et laisse dans sa roue nostalgie et ivresse. Le Tour de France est le troisième événement le plus regardé au monde après les Jeux olympiques et la coupe du monde de foot. Mais il est unique dans le cœur des Français. Pourquoi ? Sa proximité, il passe à leur porte. Comme un ami fidèle, une valeur sûre, le Tour vient faire la fête et reprend la route. Sa procession joyeuse emmène un peloton de millions de paires d’yeux et d’applaudissements. Et, essentiel, il se donne. Gratuit, il met en selle pêle-mêle toutes les couches sociales, les enfants ou un président, les petits vieux isolés ou les gens de peu, les amateurs de camping-car et ces énervants enfiévrés, courant aux côtés des forçats élégants.
Un souvenir personnel mais universel
Chaque édition vient tatouer un peu plus l’âme des spectateurs. Une empreinte faite de tradition, d’émotion, de dévotion. Sur ces bords de route, quelle conversation ne puise pas dans un souvenir magique, personnel mais universel, de la Grande boucle. Moi ? Enfant, de retour des champs, je revois mon grand-père allumant la télé pour ne pas manquer les attaques de Bernard Hinault, le champion, réveillant à chaque coup de pédale la fierté des Bretons.
Une chanson d’Edith Piaf
Le Tour ancre sa victoire au fond des mémoires. Il provoque les rendez-vous de famille où les gamins et les klaxons hurlent et la caravane passe. Elle lâche (trop) de promotionnels goodies, une casquette, un Haribo voire un Cochonou. Son passage fait pousser des tablées de pique-niques et les grandes bouffes. Voilà liés la culture gastronomique française du Gargantua de Rabelais et de la madeleine de Proust.
Ce monument marie l’hymne à l’amour du vélo et les cartes postales du pays. Son tour de force, être le miroir de la France que le monde entier envie. Pas celle qui râle, celle du début d’été, festive et cultivée. Vu d’hélico, le Tour est un cahier de vacances, un cours d’histoire-géo. Il aligne comme des perles, Caen et ses pierres précieuses du patrimoine religieux, Saint-Malo les pieds dans la côte d’Émeraude, la ruralité heureuse des animations des agriculteurs et du mur de Bretagne. Les villages de charme et les montagnes préparent les idées de vacances. Comme un journal, il est la France des territoires. Et il fait société.
Les ombres du vélo
Cette compétition façonne les anciennes et nouvelles gloires. L’ascension d’un sommet est une ascension sociale forgée dans un rêve de gosse ou une revanche sur la vie. La victoire vaudra de l’or. Mais cette lumière dorée attire des ombres. Le vélo, religion de passion ou d’argent, peut faire perdre la raison. Le dopage est le moteur lancinant des compteurs qui explosent. Il oppose les sceptiques et les convaincus. Des vélos truqués ? Le doute encore. Mais alors, comment ne peut-on les détecter ? Incompétence, complaisance ? C’est reparti pour un tour. La fougue d’un Pogacar emportera la foule. Ce Tour de France ressemble à une chanson d’Edith Piaf : la vie en jaune. Voilà le portrait sans retouche du Tour auquel la France appartient.