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« Certains ont reçu des menaces de mort… » : le mystérieux métier de juge arbitre en patinage artistique aux JO d’hiver... |
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Anthony Leroy, juge international de patinage artistique © Photo personnelle
« Sport à notation », le patinage artistique est beaucoup critiqué pour la subjectivité des résultats. Pourtant le travail des juges est précis et nécessite une connaissance précise et poussée de ce sport, raconte Anthony Leroy, juge international.
Ils sont neuf, alignés derrière la balustrade, le long de la glace. S’ils n’ont pas la tenue noire des arbitres, les juges de patinage artistique semblent tout aussi mystérieux. On leur prête toutes les intensions possibles : ils pourraient favoriser les patineurs de leur pays, pénalisés ceux qu’ils n’aiment pas. Finalement, les notes seraient subjectives. Si la réputation des juges de patinage artistique a pu souffrir des soupçons de triches souvent retentissants dans les médias, le travail de ces derniers est très cadré et nécessite un engagement et un sens du détail. Anthony Leroy est juge depuis 1995, un travail de l’ombre, mais indispensable pour que la compétition sportive existe
, précise-t-il en préambule.
Six tours pour une pirouette
Patineur depuis ses quatre ans, il a découvert le monde de l’arbitrage bien plus tard. Lors de ma dernière compétition, un arbitre est venu à ma rencontre et m’a proposé de découvrir l’environnement de l’arbitrage. Et j’ai tout de suite mordu à l’hameçon
, raconte le Rennais, qui depuis a gravi un à un les échelons. Arbitre régional, national, juge international, puis olympique, Anthony Leroy se prépare à ses quatrièmes olympiades. Après Sotchi, Pyongyang, Pékin, il est actuellement à Milan pour juger les épreuves masculines individuelles et par équipe. On ne devient pas arbitre international en un claquement de doigts
, débute-t-il. La formation dure 12 mois, avec des contenus pédagogiques à la fois sur l’organisation fédérale, mais aussi sur des aspects techniques plus spécifiques. Ainsi chaque juge est, par exemple, capable de compter en temps réel le nombre de rotation d’un axel – entre un et quatre – ou celui d’une pirouette, six minimum selon le règlement, mais les patineurs peuvent essayer de tricher un peu
s’amuse le juge d’expérience. Anthony Leroy fait partie de la quinzaine de juges français internationaux. Un travail qui prend du temps, puisque les arbitres ont un statut amateur
. On fait en moyenne deux compétitions internationales par an
, selon les quotas attribués aux juges français, qui dépendent des résultats des patineurs tricolores.
« On doit travailler à l’œil »
Le travail des juges demande donc une grande précision, mais aussi de la rapidité dans la prise de décision. Les notes techniques de chaque élément sont rendues en temps réel, c’est ce que le téléspectateur peut voir à l’écran dans les petits carrés verts ou rouges en haut à gauche
, explique Anthony Leroy. Chaque élément technique a une valeur de base, à laquelle les juges ajoutent des bonus ou des malus selon la qualité de l’élément, continue-t-il. Le juge ne fait pas les choses comme il veut. Il a des lignes directrices et des critères d’évaluation qui font que sa note ne peut pas être subjective
. Un barème strict qu’il connaît par cœur. Les juges ont cependant accès à l’arbitrage vidéo après le programme du patineur. Nous avons la possibilité de revoir des séquences du programme, on peut revoir un saut, une séquence de pas, une pirouette, une chute
, précise Anthony Leroy.
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Un outil pour amender la notation. Mais on doit encore travailler à l’œil, c’est l’expertise demandée aux juges
. La note artistique - ou note des composantes du programme
- est, elle, rendue à la fin du programme, pour évaluer la fluidité de la prestation.
Les juges jugés
Pour assurer une notation la plus juste possible, sur les neuf notes rendues, la plus haute et la plus basse ne sont pas considérées. C’est la médiane des sept autres, qui définit la note finale. Les déviations sont pourtant minimes, de l’expérience d’Anthony Leroy. Le corps arbitral est formé avec les mêmes outils, nous sommes exercés à la reconnaissance d’éléments standardisés
.
Des consignes qui sont souvent précisées avant les compétitions dans des réunions initiales
. On s’assure que les juges ont bien les bons règlements. Ils sont préparés sur l’atmosphère qui va régner dans la patinoire, la pression, les réseaux sociaux
, explique Anthony Leroy. En effet, le règlement de l’Union internationale de patinage, la bible des arbitres, évolue tous les deux ans, et les barèmes des éléments techniques peuvent changer à la marge. À la fin des épreuves, il y a ce qu’on appelle une table ronde. On passe en revue les notes des juges. On regarde s’il y a eu des déviations. On essaye de comprendre pourquoi il y a cette différence de point de vue
, détaille le juge français, qui précise également que les juges sont eux-mêmes évalués, par une commission spéciale, pour s’assurer qu’il n’y ait pas de préférence nationale, ou d’erreur d’évaluation.
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Aux Jeux olympiques de Milan, Anthony Leroy va ressentir une pression maximale, puisque comme les athlètes, les juges sont scrutés. Par leurs pairs, mais aussi par le public. On peut être très stigmatisés, certains de mes confrères ont reçu des menaces de mort
, raconte Anthony Leroy. Un phénomène amplifié par les réseaux sociaux, alors que les notations ne sont pas anonymes. Pourtant je respecte des règles strictes. C’est un métier être arbitre. Sauf que ce n’est pas rémunéré en patinage
, conclut-il.