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INFO COURRIER DE L’OUEST. Angers : d’anciennes pensionnaires du Bon Pasteur victimes de maltraitance... |
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INFO COURRIER DE L’OUEST. Angers : d’anciennes pensionnaires du Bon Pasteur victimes de maltraitance
Le Musée créé par le Bon Pasteur à Angers est vécu comme une provocation par d’anciennes pensionnaires maltraitées.
« Ce lieu, on aurait dû l’appeler le Musée de l’esclavage infantile, c’est ignoble. Cinquante ans après, j’en ai des frissons.
» Depuis que Claudine (1) a appris que les sœurs du Bon Pasteur ont créé un musée dans leur maison-mère à Angers, elle a du mal à décolérer.
C’est dans cette communauté que, rejetée par son milieu familial, elle a été placée avec des centaines d’autres adolescentes au début des années 1960. Un souvenir brûlant comme une plaie jamais refermée. « Je suis arrivée en juillet 1967 soi-disant pour passer par un centre d’observation et trouver un métier, mais j’ai été traitée comme une criminelle : on m’a fouillée puis placée dans une cellule pendant huit jours »
, témoigne-t-elle.
« La seule fois où j’ai vu le médecin, c’était pour savoir si j’étais vierge ou pas. Il avait fait l’examen sans mettre de gants. On nous prenait vraiment pour des minables. »
« Je veux qu’elles nous demandent pardon, je ne vais pas lâcher »
Marie-Christine Vennat, autre pensionnaire des années 1960, a elle aussi subi l’examen gynécologique, « un véritable viol »
. Si Claudine n’arrive pas à sortir de l’anonymat, elle a pris le parti de clamer son indignation au grand jour, jusqu’à aller interpeller l’évêque d’Angers en 2017. Elle participe activement à un forum internet mettant en relation de nombreuses anciennes.
« On était retirées à des parents défaillants pour finir maltraitées encore un peu plus par les religieuses
, accuse-t-elle. On nous faisait comprendre que l’on trouverait peut-être un brave type pour nous épouser mais que, sinon, on avait toutes les chances de finir prostituées parce qu’on était destinées à cela. »
Elle rapporte des scènes insoutenables : « A Orléans, j’ai vu une sœur taper la tête d’une pensionnaire sur un lavabo jusqu’à ce qu’elle saigne. J’ai dit : « Arrêtez, vous allez la tuer »».
Éveline Le Bris, soustraite à son milieu familial défaillant après avoir subi un viol à l’âge de 11 ans, se remémore son arrivée glaçante à Angers : « On m’a mise dans une cellule sans un mot de gentillesse. Je me demandais pourquoi. J’étais perdue : j’étais victime et on me faisait passer pour une délinquante. Je suis allée au Mans en octobre 1962, c’était pire ; une sœur m’a traitée de folle »
.
« J’ai réalisé des travaux de broderie : des jours de Venise, de services de table. Jamais je n’ai été payée. »
Un demi-siècle plus tard, elle aussi ne digère pas. « Quand je suis sortie, c’est comme si je sortais de prison. On m’a gâché quatre ans de ma vie. Je n’ai pas de haine mais je n’oublie pas. J’ai essayé d’en parler à mes enfants, je n’ai jamais pu. »
Avec Claudine, Marie-Christine Vennat est allée voir le musée il y a déjà quelque temps. « On nous a demandé cinq euros. On a dit : c’est hors de question, ce musée c’est nous qui l’avons payé avec notre travail, on ne paiera pas. On veut que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé pendant un siècle. Peut-être qu’elles font maintenant de belles choses mais je veux qu’elles nous demandent pardon. Je ne vais pas lâcher »
.
« Je regrette et demande pardon »
Après avoir pris connaissance du témoignage des trois anciennes pensionnaires, Sœur Patricia Diet, supérieure provinciale de la communauté du Bon Pasteur, nous a envoyé la réponse suivante :
« Votre article s’appuie principalement sur les témoignages de trois anciennes pensionnaires du Bon Pasteur, placées dans les années 1960-1970. Elles y expriment leur rancœur et leur colère vis-à-vis d’une institution éducative qui n’a visiblement pas su leur apporter la sécurité, le soin et l’attention dont elles avaient tellement besoin, elles qui étaient déjà blessées dans leur milieu familial.
Avant de réagir directement à leurs propos, je pense utile de rappeler brièvement le contexte dans lequel les institutions de notre Congrégation ont, dans ces années-là, accueilli des jeunes filles placées le plus souvent par le juge des enfants. À cette époque en effet, les Sœurs du Bon Pasteur remplissaient une fonction sociale, par délégation de la justice qui leur confiait des jeunes filles
« à risques »
, du fait de leur situation familiale ou de leurs propres comportements.
En assurant ce rôle, les sœurs ont assumé une position difficile, et endossé de lourdes responsabilités. Aujourd’hui, avec le recul et notre manière de penser l’éducation spécialisée, il est malheureusement facile d’imaginer que la présence massive d’adolescentes en souffrance (quelquefois plus de 120 jeunes filles, comme sur Angers par exemple), encadrées par un grand nombre de religieuses pas toutes encore formées à l’accompagnement éducatif et elles-mêmes dépendantes des modèles d’éducation de l’époque, n’a pas constitué un milieu toujours favorable pour l’épanouissement de la personne.
Ce que nous reconnaissons d’ailleurs humblement dans la déclaration que nous avons apposée dans notre musée.
« Je me dois d’entendre ce cri »
« En effet vous pouvez y lire les phrases suivantes :
« Au fil des années, beaucoup de jeunes et de femmes sont venues à Notre Dame de Charité du Bon Pasteur. Certaines y ont trouvé un lieu de refuge et de sécurité, un lieu qui les a aidées à construire leur vie. Nous reconnaissons avec regret que ce ne fut pas l’expérience de toutes ».
Aussi, en relisant les propos de ces trois anciennes pensionnaires dont vous avez recueilli le témoignage, l’expression qui me vient est : c’est une tragédie !
Pour reprendre les propos de l’une d’elles, tragédie que
« d’être retirées à des parents défaillants pour finir maltraitées encore un peu plus par les religieuses ». Je me dois d’entendre ce cri et d’intégrer ce qu’elles ont vécu profondément au point de les habiter encore si fortement aujourd’hui, près de 50 ans plus tard.
Avec ces femmes blessées, nous regrettons profondément que dans nos institutions aussi, certains comportements n’ont pas été ajustés à ce que nous pouvions attendre d’éducatrices, qui plus est de religieuses. Là où étaient attendues des attitudes de bienveillance, d’encouragement et de non-jugement, il est malheureusement arrivé que la rudesse de l’éducation prenne le pas sur l’attention due aux plus petits et aux plus souffrants, qu’étaient ces enfants qui nous étaient confiées.
Là où l’objectif était de retrouver la joie de vivre et la dignité personnelle, nous reconnaissons que des comportements inadaptés sont parfois venus ternir des intentions louables. Je le regrette et demande pardon pour ces attitudes qui ont provoqué incompréhension et
s
ouffrance
. »
(1) prénom changé
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