|
Angers. Un livre pour les parents qui ne sont pas nés avec internet... |
1
Angers. Un livre pour les parents qui ne sont pas nés avec internet
Stéphane Blocquaux, enseignant-chercheur de l’Université catholique de l’Ouest, publie « Le Biberon numérique, une enfance sans limite ». Un livre qui rassemble de nombreux conseils pour les parents d’enfants toujours plus connectés.
Stéphane Blocquaux, enseignant-chercheur de l’Université catholique de l’Ouest, vient de publier « Le Biberon numérique, une enfance sans limite ». Un ouvrage destiné avant tout aux parents et aux éducateurs qui s’interrogent sur l’attitude à adopter face à des enfants toujours plus connectés.
En quoi le numérique est-il source de danger pour l’enfant ?
Stéphane Blocquaux : « Ce qui pose problème c’est l’illimité, le numérique a ôté l’idée symbolique de toute limite. Être connecté en permanence est un danger. L’être humain a besoin de solitude, d’être avec lui-même. Et être tout seul aujourd’hui c’est compliqué ! D’ailleurs mon téléphone vient de sonner, je suis angoissé… qui m’a envoyé un message ? Mon attention est détournée. Ce détournement est un énorme dossier pour les éduquants. On s’interroge à la Catho pour carrément interdire les ordinateurs portables dans nos amphis. On vient de le faire pour les L1 des humanités, ça a été une révolution. On retrouve nos étudiants ! Ils arrivent à prendre des notes avec un papier et un crayon ! Je suis un lanceur d’alerte. Le virtuel et le numérique sont soit des outils fantastiques pour la santé, pour l’industrie etc. ; soit des machines à isoler les jeunes, ça dépend de ce que l’on en fera sur le plan éducatif et sur le plan de la législation. »
Vous dites que le vrai enjeu, c’est l’addiction…
« Oui, la première question des parents c’est : mais il a droit à combien de temps mon enfant ? Il ne faut pas forcément culpabiliser parce que son enfant de deux ans et demi a fait un peu d’écran. Ce n’est pas parce qu’à 9 ans l’enfant est sur des jeux, que les parents surveillent et contrôlent, qu’on va en faire un crétin digital. C’est l’excès qui pose problème. Je fais le parallèle avec l’alcool qui n’est pas un problème. L’abus d’alcool est un problème. »
Comment peut-on se rendre compte que l’enfant est addict ?
« En étudiant la déconnexion. Cela va de la petite remarque agacée à la souris dans la figure… Là, c’est qu’il y a un problème. »
Beaucoup de parents équipent leurs enfants d’un smartphone pour rester en contact. Quel conseil leur donnez-vous ?
« C’est de réfléchir aux conséquences de l’acquisition d’un portable avec internet mobile. Le bénéfice c’est, pour le parent, de savoir où l’enfant se trouve quand il a raté son bus. Mais à quel prix ? L’enfant est dans l’abribus et… il peut mater du porno. Est-il vraiment plus en sécurité que lorsqu’il vous attend dans un café après avoir passé un coup de fil ? C’est une illusion de sécurité. Le numérique fait vieillir nos enfants trop vite. Quand tu as un smartphone connecté dans la main tu n’es plus un enfant. Tu es face à un monde d’adultes en permanence. »
Mais les parents peuvent subir la pression de leur enfant. Faut-il résister ?
« Le détenteur du pouvoir, c’est le parent qui paye le forfait. On décide de l’heure à laquelle l’enfant se couche, de l’argent de poche, du film qu’il va regarder… Je maintiens qu’à l’époque féodale il y avait le gamin qui voulait une bourse en cuir parce qu’il affirmait être le seul à ne pas en avoir. Sauf que là, on parle d’un outil qui va modifier en profondeur l’agenda de vie de l’enfant. »
Le problème c’est nous donnons le mauvais exemple…
« Oui, mais le smartphone est un outil d’adulte. Les enfants imitent les adultes, ce n’est pas pour cela qu’ils fument. On peut boire un verre de vin devant un enfant, ce n’est pas pour ça qu’on lui sert un verre… »
Vous commencez votre livre par un peu d’histoire…
« Oui, on commence par l’histoire d’internet car elle est nécessaire pour percevoir l’avènement de cette parentalité numérique. Nous n’avions pas ces soucis-là il y a 20 ans. Il y a trois phases : 2000, l’internet ; 2010, l’internet mobile et 2020 la virtualisation. Tout cela bouscule la parentalité comme jamais. Avant, on élevait ses enfants en recopiant pour beaucoup ce que nous avions reçu. »
Vous dites que virtuel ôte toute limite, qu’il peut déstabiliser, avez-vous un exemple précis ?
« Le virtuel est un simulateur qui remet en cause la question du vrai et du faux. Si un carton devient une vraie table avec un casque virtuel, qu’est-ce que je retiens ? Nous avons fait une expérience avec un enfant de maternelle que nous avons équipé d’un casque virtuel. Il se promenait dans une maison virtuelle et devait ouvrir un robinet. Puis nous avons stoppé le jeu. L’enfant était affolé parce qu’il avait oublié de fermer le robinet. Pour lui, il était dans une vraie situation. Il n’avait pas l’âge de raison pour savoir qu’il n’était pas dans la vraie vie. »
Vous insistez enfin sur la question des données. En quoi cela concerne-t-il les enfants ?
« Là aussi, il en va de la responsabilité des parents. Il faut anticiper que l’enfant aura une vie publique et lui faire comprendre que ses données sont sensibles. À 14 ans on s’en tamponne. Mais un jour, ce jeune sera peut-être avocat et il restera une trace de la soirée qui dérape, les bières sur le canapé, le vomi… Le meilleur conseil, c’est de se comporter dans le monde numérique comme si tout ce que nous postons pouvait être lu par tout le monde sans mot de passe… Car oui, il y a des gens avec d’énormes compétences en informatique qui ont compris l’énorme valeur d’une donnée confidentielle. »
Bio express
Stéphane Blocquaux, âgé de 50 ans, est docteur et maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à la faculté des Humanités de l’UCO. Il est membre de l’équipe de recherche MUTANUM ([MUTAtions numériques, usages et médiatisations) de l’UCO et chercheur associé au LAMPA (Arts et Métiers ParisTech).
« le Biberon numérique, une enfance sans limites ». 19 euros. 198 pages. En vente sur internet.